La crise hospitalière est aujourd’hui incarnée par un pourcentage : celui de la diminution significative de sa capacité d’accueil. 20 % de lits sont actuellement condamnés. Entre les suppressions programmées par les pouvoirs publics et la pénurie de personnel soignant qui ne cesse de s’aggraver depuis le Covid, les répercussions sur la prise en charge des patients sont considérables.

Un lit d’hôpital sur cinq est aujourd’hui fermé. Depuis la révélation du recensement effectué par le Conseil scientifique Covid-19 à la fin du mois d’octobre, le débat sur la crise hospitalière s’est encore intensifié. La médiatisation de cette diminution de 20 % de la capacité d’accueil de l’hôpital a contraint les pouvoirs publics et les autorités hospitalières à reconnaître « une situation compliquée » (Olivier Véran, ministre de la Santé dans Libération). « Nous sommes au bord du précipice », renchérissait Patrick Goldstein, chef des urgences du CHU de Lille dans Le Parisien. Selon les derniers chiffres de l’Union syndicale CGT de l’APHP, 160 lits sont aujourd’hui inutilisables à l’hôpital de Sevran (38 % de sa capacité totale), 160 au CHU d’Ivry-sur-Seine, spécialisé en gériatrie. Au CHU du Kremlin-Bicêtre, ce sont plus de 60 % des lits de neurologie qui ont été condamnés… 

Des choix aussi impossibles qu’insupportables

Partout en France, dans toutes les spécialités, les établissements hospitaliers sont confrontés à ces fermetures. « Les conséquences sont bien évidemment dramatiques pour la prise en charge des patients. Les consultations et les opérations doivent être différées, ce qui occasionne de réelles pertes de chances pour les malades et oblige le personnel médical à devoir faire des choix dans l’attribution des traitements… Les soignants rapportent de plus en plus de situations aussi impossibles qu’insupportables », explique Olivier Cammas, responsable CGT à l’AP-HP. 

Situations à risques

Au service de gynécologie-obstétrique de l’hôpital Louis-Mourier, à Colombes, 10 lits sont condamnés depuis le mois de septembre, ce qui entraîne une dégradation significative des possibilités d’accueil et de soin. « En tant qu’établissement de niveau 3, nous recevons habituellement les femmes enceintes de notre secteur qui auraient besoin d’un suivi spécifique, détaille le docteur Jeanne Sibiude. Mais depuis les fermetures de septembre, nous ne sommes plus toujours en mesure de les accueillir. Elles doivent donc rester dans leur hôpital d’origine, qui ne sera pas forcément équipé pour traiter leurs pathologies, ou être transférées dans des établissements plus éloignés géographiquement. Dans les deux cas, ces situations peuvent être à risques pour les mères et leurs bébés. » Certaines patientes, pourtant suivies dans le service depuis le début de leur grossesse doivent également être transférées vers d’autres hôpitaux au moment du début du travail. « Le manque de place ne nous permet parfois plus d’assurer l’hospitalisation en suites de couches. Or, le fait de devoir aller accoucher ailleurs au tout dernier moment peut s’avérer très perturbant pour les patientes », ajoute le docteur Sibiude.

« NOUS NE SOMMES PLUS TOUJOURS EN MESURE D’ACCUEILLIR LES FEMMES ENCEINTES DE NOTRE SECTEUR QUI AURAIENT BESOIN D’UN SUIVI SPÉCIFIQUE », JEANNE SIBIUDE, MÉDECIN À L’HÔPITAL LOUIS-MOURIER.

Le problème de la suppression des lits dans les hôpitaux est bien antérieur à sa récente médiatisation. A Louis-Mourier, le service de gynécologie-obstétrique a déjà été amputé de cinq lits il y a deux ans, dans le cadre d’une réorganisation avec délocalisation de certaines activités vers un autre établissement. « Ces places permettaient une certaine souplesse pour les suites de couche notamment et les grossesses pathologiques. Depuis, nous étions déjà en flux tendu », explique le docteur Jeanne Sibiude. Une première diminution qui a donc impacté de manière systémique l’accueil et le suivi des femmes enceintes au sein de l’hôpital. Dans l’une de ses dernières publications, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) faisait état de 27 000 lits condamnés depuis 2013. 6 000 suppressions ont été recensées au cours de l’année 2020, en pleine crise sanitaire. « Ces fermetures ont été programmées par les instances dirigeantes dans le cadre de réorganisations et de restructurations, notamment pour favoriser les hospitalisations en ambulatoire. Mais ce mode de prise en charge ne peut pas en aucun cas se substituer aux milliers de fermetures sèches et définitives. Des services entiers ont ainsi été supprimés, entraînant la situation catastrophique que nous connaissons actuellement », explique Olivier Cammas. 

27 000 lits condamnés depuis 2013

Dans une interview donnée à Libération, Olivier Véran évoque également le manque de personnel comme origine des fermetures de lits. « On constate une hausse de près d’un tiers des postes vacants chez les paramédicaux par rapport à l’automne 2019 », a livré le ministre de la Santé. La pandémie a excessivement pesé sur l’actuelle pénurie de personnel précise le responsable CGT à l’APHP. « Cette situation de crise est venue s’ajouter aux difficultés structurelles liées aux réformes successives et aux restrictions budgétaires. A bout de force et de ressources, les soignants ont été nombreux à être arrêtés ou à démissionner. L’épuisement professionnel vient également du manque de reconnaissance de la part de l’Etat, et notamment d’une revalorisation des salaires bien insuffisante dans le cadre du Ségur de la santé », insiste Olivier Cammas en ajoutant que l’obligation du pass sanitaire a également pesé sur les récentes fermetures. 

Crise de vocations

Pour rouvrir les dix lits supprimés en gynécologie-obstétrique, l’hôpital Louis-Mourier a besoin d’embaucher du personnel paramédical. Et si ces recrutements se font à temps, la situation devrait se stabiliser d’ici le mois de janvier 2022. Une perspective aujourd’hui suspendue au nombre de candidatures que le service pourra recevoir. La désaffection pour les métiers médicaux et paramédicaux est en effet de plus en plus manifeste. Trois médecins sur dix regretteraient ainsi d’avoir choisi cette profession selon un récent sondage du site d’information médicale Medcaspe, et 1 300 étudiants infirmiers ont par ailleurs donné leur démission entre 2018 et 2020.

Lire aussi :
– Hôpital public : 20 % de lits actuellement fermés
– Les soignants en colère de nouveau dans la rue
– 1200 médecins et chefs de service hospitaliers démissionnent le 14 janvier