1200 médecins hospitaliers dont 600 chefs de service de toute la France ont signé le 14 janvier une lettre de démission envoyée à la ministre de la Santé. Ils estiment ne plus pouvoir remplir leur mission et demandent des moyens pour l’hôpital public.

C’est une première dans histoire de l’hôpital. 1 200 médecins, dont 600 chefs de service hospitaliers, ont remis ce matin une lettre de démission collective à leur ministre de tutelle, Agnès Buzyn. Une tentative désespérée pour alerter une fois de plus sur la situation de l’hôpital public. Ces médecins continueront à exercer les soins pour ne pas pénaliser les patients, mais ils abandonneront leurs fonctions administratives, de gestion, de coordination et de représentation.

Ils s’étaient réunis ce matin lors d’une conférence de presse à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, en présence de représentant d’usagers et d’infirmiers (es). L’émotion des praticiens, représentant de nombreuses spécialités et venus de toute la France, est palpable. L’heure est grave, solennelle mais surtout poignante : « En traversant l’hôpital ce matin et en voyant tous ces patients qui attendaient, j’ai ressenti beaucoup de tristesse. L’impression de me rendre à l’enterrement de l’hôpital public », témoigne la Pr Agnès Hartemann, au bord des larmes. A la Pitié-Salpêtrière, 20 chefs de service ont signé la lettre de démission. Ils se sentent découragés, à bout, n’ayant plus les moyens d’exercer leur mission dans des conditions humaines, éthiques et de sécurité.

«Je suis devenue une espèce de robot qui n’a qu’une seule phrase à la bouche : “ quand est-ce qu’il sort ce patient? car je dois faire des économies ”, constate la pr Agnès Hartemann

Pour un service de 13 patients diabétiques très lourdement atteints, certains victimes de gangrène ou subissant des transfusions, son service ne dispose que de deux infirmières et une seule le week-end : « J’arbitre sur tout. Les pansements tous les deux jours passent à tous les trois ou quatre jours car les infirmières sont débordées. Pour tenter de garder une équipe, car nous n’arrivons plus à recruter, je trie les malades. Le week-end, je ne prends plus les cas les plus lourds car les conditions de sécurité ne sont pas assurées. »

Le Pr Jean-Luc Jouve, spécialisé dans la chirurgie orthopédique pédiatrique, est venu spécialement de Marseille où près de 200 médecins et chefs de service suivent le mouvement, dont 80 % des responsables de services pédiatriques : « A Marseille, dans certaines spécialités comme la chirurgie de la main, il n’y aura bientôt plus aucun professionnel à l’hôpital public. Les gens devront se tourner vers le privé pour se faire soigner. »

« Nous implorons notre ministre, qui connaît l’hôpital, de relever la tête et de ne pas céder à Bercy. L’hôpital est notre bien commun. Si nous ne faisons rien, nous allons revenir aux hospices du XIXe siècle pour les plus démunis et ceux qui le pourront se tourneront vers le privé », alarme Antoine Pelissolo, chef de service de psychiatrie de l’hôpital Henri-Mondor (AP-HP) à Créteil et coprésident du Collectif inter-hôpitaux : « Ces dernières années, l’hôpital a fait 800 millions d’économies par an malgré le vieillissement de la population, le coût des nouveaux médicaments et des nouvelles technologies. La productivité a augmenté de 15 % en dix ans sur le dos du personnel. On ne remplace pas les congés maternité, les départs à la retraite. »

Résultat : les salariés quittent l’hôpital public. Pour la seule AP-HP (Assistance Publique-Hôpitaux de Paris) 900 lits sont fermé faute de personnel.

Que veulent-ils ?

Ils demandent de toute urgence un correctif budgétaire à hauteur de 1,5 milliards d’euros pour 2020. Dans son dernier Plan d’Urgence pour les hôpitaux, Agnès Buzyn proposait 300 millions seulement pour l’hôpital public dont 100 millions pour les Ehpad.

C’est pour ces médecins la somme minimale permettant d’assurer la qualité des soins, de garantir la sécurité des patients, de répondre à l’augmentation programmée des charges mais aussi de restaurer l’attractivité hospitalière – les hôpitaux ne parviennent plus à recruter en raison des salaires trop bas et de conditions de travail particulièrement éreintantes – grâce à une revalorisation significative des rémunérations des personnels non médicaux à hauteur de 300 euros par mois et des jeunes médecins.

Les intervenants ont rappelé que les revenus des infirmiers(es) à l’hôpital en France se classaient au 28e rang de l’Ocde. Une situation qui explique le départ des professionnels de ce secteur

Les démissionnaires revendiquent également une augmentation de l’Ondam (Objectif national des dépenses d’assurance-maladie) afin de le porter à 4 %. Fixé à 2,3 % pour 2020, il ne couvre même pas l’évolution tendancielle des charges des hôpitaux.

Ils souhaitent également une rénovation de la gouvernance associant aux décisions les médecins, les personnels et les usagers, ainsi que l’organisation d’un Grenelle de la santé. « Les médecins démissionnaires ne demandent rien pour eux. Ils continuent à soigner. La population doit répondre à leur appel. Leur cri d’alerte doit être entendu par le gouvernement », tiennent à signaler les signataires.

En fin d’année dernière, deux journées de grève avait déjà mobilisé la moitié des médecins des hôpitaux publics. Mi-décembre, dans une tribune publiée dans le Journal du dimanche, déjà 660 membres du personnel hospitalier menaçaient de démissionner si le gouvernement n’ouvrait pas « de réelles négociations pour desserrer la contrainte imposée à l’hôpital public ». N’ayant pas été entendus, ils tentent aujourd’hui le tout pour le tout.