Derrière la crise sanitaire, un autre drame se joue, celui de l’épidémie de troubles psychiatriques. Les chiffres sont consternants. Un Français sur5 souffre d’anxiété ou de troubles dépressifs, selon l’enquête CoviPrev, lancée en mars dernier par Santé publique France pour suivre l’état mental de nos concitoyens. 20 %des Français auraient très «sérieusement» pensé à se suicider en 2020, affirme une étude de la Fondation Jean-Jaurès. Un «tsunami» qui déferle alors que le secteur de la psychiatrie est exsangue. Sans surprise, les plus fragiles, les plus précaires sont les plus impactés : les femmes, les jeunes, les personnes âgées sont touchés de plein fouet par la crise sanitaire, économique et sociale, avec des répercussions délétères sur leur santé psychique. Réunis en collectif, les acteurs du secteur réclament un Matignon de la psychiatrie destiné à mettre en place des actions à court terme dans un premier temps pour gérer les situations d’urgence, et des mesures structurelles qu’il est désormais impératif de lancer. Moyens financiers, humains, meilleure prise en charge par l’assurance maladie, organisation du secteur, travail interdisciplinaire, innovations, mais aussi, et peut-être surtout, prévention en direction des familles et des plus jeunes. Un immense chantier que l’ampleur de la catastrophe ne permet plus de reporter.

Les Français vont mal… les soins psy aussi

Aujourd’hui, 15 millions de Français sont en dépression et la Fondation Jean-Jaurès alerte sur « un climat suicidaire puissant », sachant que les passages à l’acte viennent plutôt après les crises que pendant. Les enquêtes de Santé publique France mettent aussi en lumière la prévalence de l’anxiété et des épisodes dépressifs (20 % de la population générale lors de la deuxième vague, soit une augmentation de 10 %). Les chiffres sont particulièrement inquiétants pour les femmes, les jeunes et les personnes précaires. L’état mental de la population s’est détérioré durant le deuxième confinement. Car, si lors du premier, les Français étaient face à une situation inédite qu’ils ont pensé pouvoir surmonter, ils ont compris, au deuxième, que dans « le monde d’après » les épidémies pourraient devenir récurrentes.

Un constat amer

« Nous voyons des symptômes que nous connaissons bien : fatigue, sidération psychique, peur, anxiété, angoisse, insomnies, et beaucoup de colère. Nous avons connu un traumatisme avec cette crise qui est sanitaire et sociale, car beaucoup de personnes ont perdu leur emploi. Elle est venue rejoindre une crise plus globale, qui touche l’ensemble des valeurs de la société, et celle du terrorisme qui a augmenté la peur, le repli sur soi, les angoisses, le complotisme… En bref, une espèce de paranoïa où tout le monde peut devenir l’ennemi de tout le monde. » Le constat du psychiatre Serge Hefez est amer. Il est corroboré par les informations émanant des services psychiatriques hospitaliers ou des libéraux. Les conduites addictives aussi ont augmenté avec le télétravail, l’isolement et l’enfermement, en particulier la dépendance à l’alcool et aux écrans. «Les bons conseils que l’on donne aux personnes déprimées, “ bougez- vous, faites du sport, voyez des gens ”, n’étaient plus d’actualité. Les risques sont grands que la maladie psychiatrique, qui est un processus, s’installe », déplore le psychiatre.

Il est urgent d’agir

La situation est d’autant plus dramatique que la psychiatrie est la branche pauvre de notre système de soins, qu’on l’a privée de ses moyens et de ses possibilités d’actions au fil des ans. Pétitions, manifestations, livres… tous les professionnels dénoncent un secteur sous-doté, au bord de l’implosion, avec des déserts psychiatriques et, partout, des délais d’attente inacceptables. A l’hôpital public, 25 % des postes sont vacants. «On s’est beaucoup indigné face au “ tri ” des malades dans les services de réanimation. J’ai envie de dire qu’en psychiatrie, ce tri, nous le connaissons depuis longtemps. Bien avant l’arrivée de l’épidémie, les parents qui voulaient consulter dans un centre médico-psychologique pour leur enfant s’entendaient répondre que le délai d’attente pour obtenir un rendez-vous était de six mois à un an. Nous avions à nous interroger sur quel enfant nous devions soigner en priorité, lequel “ méritait ” d’avoir accès au système de soins alors qu’un autre était laissé à la porte », dénonce Serge Hefez. Avec la crise, la paupérisation du système psychiatrique risque d’entraîner de véritables drames. C’est pourquoi les professionnels demandent de toute urgence un Matignon de la psychiatrie.

Anne-Marie Thomazeau

Interview Marion Leboyer, responsable du pôle psychiatrie des hôpitaux universitaires Henri-Mondor de Créteil, directrice de la fondation FondaMental.

« NOUS RÉCLAMONS UN MATIGNON DE LA PSYCHIATRIE »

Pourquoi interpellez-vous le gouvernement?
Dès le début de la crise sanitaire, le gouvernement s’est focalisé à juste titre sur la santé physique, mais a manqué de discernement en négligeant la santé mentale. Or, les problèmes psychiatriques sont aujourd’hui très préoccupants et vont durer.

Quelles sont vos revendications?

Nous* demandons des actions concrètes pour réformer la psychiatrie. Que soit créée une mission interministérielle d’une durée de six mois, avec l’objectif d’élaborer un projet de loi psychiatrie et santé mentale dont les conséquences financières devront être dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2022. Il devra prévoir une amélioration de la lisibilité des parcours de soins, un accès aux soins de proximité pour tous, un soutien à la prévention et au repérage précoce, et des moyens pour la recherche et l’innovation. Cette réflexion doit être envisagée avec les acteurs de la santé mentale, en libéral ou en milieu hospitalier, ainsi qu’avec les professionnels du médico-social.

Et quel est votre but?

Ce qui est très urgent pour nous, c’est de mener une campagne d’information pour parler de la santé mentale et insister sur les troubles qui doivent pousser à consulter. Nous souhaitons qu’une plateforme soit créée pour le repérage des premiers signes de la maladie mentale et l’écoute des publics les plus fragiles. C’est maintenant qu’il faut parler de la santé mentale, pas demain.

*Les Drs Marion Leboyer, Rachel Bocher, Serge Hefez, Marie-Rose Moro, et la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury.

fondation-fondamental.org

Propos recueillis par Marilyn Perioli

Parler de la dépression post partum123RF©
Parler de la dépression post partum123RF©

Femmes au bord de la crise de nerfs

Pendant le premier confinement, entre le télétravail, l’école à la maison et le ménage, j’ai été débordée », raconte Chloé, quarante-trois ans. Différentes enquêtes rapportent que la crise sanitaire a augmenté le stress, la sensation de solitude ou de colère, en particulier chez les femmes. Fin 2020, 27 % d’entre elles ressentaient un stress accru (14 % des hommes) et 23 % ont rapporté un sentiment de solitude plus important (12 % des hommes).

Toujours disponibles

Le télétravail n’a pas toujours été bien vécu par les femmes. « Contrairement aux hommes, qui sont parvenus à imposer qu’il ne fallait pas les déranger, les femmes, qui ont la charge des relations au sein de la famille, ne cloisonnent pas. Elles doivent rester disponibles », analyse le sociologue François de Singly. Et cette disponibilité pèse sur leur santé psychique. Toutes catégories sociales confondues, seulement 25 % des femmes télétravaillent dans une pièce dédiée (41 % des hommes). Au-delà de la déprime, la dépendance aux médicaments, à l’alcool, au tabac inquiète les addictologues. « J’avais arrêté de fumer, j’ai replongé pendant le deuxième confinement. Depuis, j’ai du mal à me séparer de la cigarette », explique Christine, cinquante-cinq ans. Après les confinements, les consultations en addictologie ont augmenté. De nombreuses femmes ont consulté surtout pour des problèmes d’alcool. « Le confinement a fait déborder le vase pour celles qui ont des emplois précaires, ou qui combinent télétravail et gestion du domicile. Sans parler de la violence qui a pu s’exercer au sein des familles », explique Géraldine Talbot, médecin au Centre d’addictologie de Montreuil (Seine-Saint-Denis). La « charge mentale », combinée au climat anxiogène, a provoqué une angoisse que certaines essaient d’effacer par l’alcool.

Dur pour les jeunes mamans

Personnel stressé, port du masque pendant l’accouchement, absence du conjoint en salle de naissance : accueillir un enfant en pleine crise sanitaire n’était pas chose facile. « J’ai ressenti un profond sentiment de solitude car mon compagnon n’a pas pu voir naître notre premier enfant. Et nos proches n’ont pas pu nous rendre visite… », regrette Lisa, jeune maman de vingt-neuf ans. L’Ordre des sages-femmes
a dénoncé le manque de moyens et de considération dont la profession a pâti durant l’état d’urgence sanitaire. Un rapport* a pointé
la détresse émotionnelle de nombreuses jeunes mères pendant la grossesse et après.

* Rapport du collectif Tou.te.s contre les violences obstétricales, 2020.

Marilyn Perioli

Hamid, etudiant iranien en deuxieme annee de licence, vit dans une chambre de 9 m2. Il range soigneusement chaque produit donne par le CROUS

Jeunes : la génération sacrifiée

Léa, en classe de terminale, ne se reconnaît plus. Elle pleure tout le temps, n’a envie de rien. Certes, les lycées sont ouverts : « On voit un peu les copains, on fait un peu de sport. » Mais malgré tout, « je me sens très mal », ajoute la jeune fille. Tom, lui, devrait être en Erasmus
à Barcelone : « Tous les départs ont été annulés. Toutes les universités sont fermées. Les cours se déroulent en visio le soir pour que nous soyons connectés en même temps que les étudiants latino-américains. La journée, je glande. » Emile n’a pas trouvé de stage pour valider son Dut d’informatique. Camille qui, comme des milliers de jeunes, travaillait dans la restauration, ne peut plus payer son loyer. Sa famille ne peut pas l’aider et, à vingt-trois ans, elle n’a pas droit au Rsa. En dehors des allocations logement, et des quelques aides ponctuelles de l’Etat, elle n’a plus de revenu. La liste pourrait être infinie de tous ces jeunes frappés par la crise. Une étude Elabe pour le Cercle des économistes révèle qu’un quart des 18-24 ans rencontre des difficultés à payer ses factures. Avec la perte des petits boulots et la fermeture des restaurants universitaires, ils arrivent par centaines dans les distributions alimentaires.

La crise casse tous les projets

Certes, ce sont les personnes âgées qui ont payé, en termes de santé, le plus lourd tribut à la crise sanitaire, et la crise touche toutes les générations, mais ce sont les jeunes qui vont payer l’addition en termes économiques et sociaux : « Ils sont frappés alors qu’ils sont
à des périodes stratégiques de leur vie, lesquelles, si elles sont mal négociées, peuvent avoir des conséquences très importantes sur leur vie future : études, entrée dans la vie professionnelle, mise en couple. On leur a coupé les ailes. La crise casse tous les projets. Elle fait exploser les inégalités entre ceux qui ont une famille qui peut aider et les autres », analyse la sociologue Claudine Attias-Donfut*.

Les psychiatres sont inquiets. Avant la Covid-19, le suicide était déjà la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans. « Les confinements ont arrêté le développement des jeunes dans une période où on est particulièrement vulnérable, alerte Marie-Rose Moro, directrice de la Maison de Solenn. On constate beaucoup d’affects dépressifs et suicidaires. Cette situation demande beaucoup de réactivité. Elle est plus difficile encore pour les plus fragiles, ceux qui étaient déjà déprimés, connaissaient des troubles alimentaires et pour les plus précaires qui n’ont pas forcément les conditions nécessaires pour résister. » Une génération Covid, une génération sacrifiée.

Les jeunes se paupérisent

Trouver des solutions à la situation sociale des jeunes serait déjà un grand pas pour leur permettre de retrouver la santé psychique. Car comment ne pas craquer lorsqu’on se retrouve à vingt-trois ans parmi les 750 000 jeunes arrivés en septembre 2020 sur un marché du travail laminé et qui seront bientôt rejoints par la seconde vague à la rentrée 2021 ? Dans son dernier rapport, l’Observatoire des inégalités dénonce une situation d’autant plus inquiétante que cette crise frappe une population jeune qui se paupérise depuis une vingtaine d’années. Parmi les 5 millions de pauvres comptés en France en 2017, près de la moitié a moins de trente ans. «Le xxe siècle a été celui de la pacification des relations entre générations grâce à la protection sociale, explique Claudine Attias-Donfut. Avant le minimum vieillesse, créé dans les années 1970, les pauvres, c’étaient les vieux. Aujourd’hui, ce sont les jeunes. On ne va plus pouvoir faire l’économie d’un débat sur les politiques en faveur de la jeunesse, sur l’ouverture éventuelle du Rsa aux 18-25 ans ou sur la création d’un revenu d’existence. »

Un dossier toujours écarté en raison de la vision selon laquelle le versement d’une allocation sans contrepartie inciterait à la paresse. Une idée démentie par le prix Nobel d’économie Esther Duflo qui, dans ses études sur la pauvreté, démontre que plus on aide les plus fragiles, plus leur capacité à rebondir est grande.

* Autrice, avec Martine Segalen, d’Avoir 20 ans en 2020, éd. Odile Jacob, 21,90 €.

Anne-Marie Thomazeau

dépistage covid-19 dans les Ehpad, coronavirus, épidémie 123RF ©
dépistage covid-19 dans les Ehpad, coronavirus, épidémie 123RF ©

Isolement, solitude, double peine pour les anciens

« Je n’ai pas attrapé la Covid, mais j’ai été malade de ne pas voir mes enfants », confie Jeannette, quatre-vingt- onze ans, résidente en Ehpad. En effet, l’épidémie de Covid-19, les confinements et les mesures de distanciation sociale ont considérablement augmenté le sentiment de solitude et d’isolement chez les personnes âgées. Cette tendance est confirmée dans un rapport publié par les Petits Frères des pauvres. En France, 900 000 personnes âgées de 60 ans et plus se sont tenues éloignées de leur famille et de leurs amis lors du premier confinement. Parmi elles, 300 000 ont vécu un isolement extrême, ne rencontrant presque jamais d’autres personnes. De ce fait, l’anxiété chez les seniors, en particulier ceux qui vivent seuls ou qui ressentaient déjà une forme de solitude, s’est accrue.

Liens coupés…

Dans les Ehpad, l’isolement des personnes âgées était « incompréhensible », selon le psychiatre Serge Hefez. « Ce lien coupé est largement plus pernicieux sur le plan de la santé mentale que le fait d’être touché par le virus », explique-il. Heureusement, certains établissements ont fait preuve d’inventivité pour remonter le moral des résidents. A l’Ehpad de Jeumont (Nord), par exemple, ces derniers pouvaient voir et toucher leur proches tout en étant protégés par une paroi en plastique souple. Cela ne remplace pas le contact physique mais permet de ne pas rompre le lien.

… et conséquences parfois dramatiques

Aujourd’hui, beaucoup de personnes âgées sont en détresse psychologique après ces mois d’isolement. « Cette épidémie a des conséquences tangibles, explique le Pr Olivier Hanon, chef de service à l’hôpital Broca (AP-HP), et les risques, comme le syndrome de glissement, sont bien connus de nos services. On observe une perte d’envie de vivre. Les personnes âgées ne s’hydratent plus, ne s’alimentent plus. C’est même une urgence vitale. Les liens sont absolument essentiels pour éviter ce syndrome dépressif. »

Marilyn Perioli

SE FAIRE AIDER

Votre premier interlocuteur est votre médecin traitant qui vous orientera si nécessaire vers un spécialiste.

QUELLES SOLUTIONS?

Les médicaments (antidépresseurs, anxiolytiques…) sont efficaces dans 70 % des cas. La psychothérapie, la sophrologie, l’hypnose, et même les cures thermales peuvent aider à aller mieux. Selon le type de contrat, votre mutuelle peut prendre en charge un certain nombre de séances par an, ou les frais annexes des cures thermales.

ILS VOUS CONSEILLENT

  • En cas d’urgence : le 15.
  • CovidEcoute, plateforme lancée lors du premier confinement par l’association FondaMental, covidecoute.org
  • Psychodon met en ligne sur psychodon.org tous les numéros à l’écoute des malades.
  • Un numéro vert, le 0800 13 00 00, répond aux télétravailleurs qui ont besoin d’aide. (Paris, Lille, Lyon.)

POUR LES ÉTUDIANTS

Face à la détresse des étudiants, des dispositifs spécifiques sont mis en place.

  • ecouteetudiants-iledefrance.fr (téléconsultations possibles)
  • www.nightline.fr (un service d’écoute à Paris, Lille et Lyon).

À QUAND LA PRISE EN CHARGE DES PSYCHOLOGUES ?

Depuis fin 2018, l’assurance maladie teste, dans quatre départements, le remboursement des consultations des psychologues libéraux. Indispensable quand elles coûtent environ 50 €, que les centres médico-psychologiques sont surchargés et que les psychiatres de ville ne prennent presque plus de nouveaux patients. Cette crise permettra-t-elle d’élargir ce dispositif ?