Marie-Rose Moro, pédopsychiatre et directrice de la Maison de Solenn, à Paris, tire la sonnette d’alarme sur la santé psychique des enfants et des adolescents, qui paient un lourd tribut à la crise sanitaire. Elle déplore la situation de la psychiatrie et encore plus de la pédopsychiatrie.

MARIE ROSE MORO, ETHNOPSYCHIATRE, PSYCHANALYSTE, DIRECTRICE DE LA MAISON DES ADOLESCENTS, PARIS, LE 21 FEVRIER 2014.

Comment vont les adolescents en cette période ?

Ils subissent de plein fouet les effets de cette crise sanitaire. Nous enregistrons une hausse d’environ 40 % des accueils à la Maison de Solenn. Certes, nous faisons face à des retards de prise en charge en raison de l’épidémie et du confinement, mais nous recevons aussi des ados aux idées suicidaires, aux comportements auto-agressifs ou agressifs envers autrui, ou des comportements dépressifs. Chez les plus jeunes, les phobies sont en développement : peur de la mort, d’aller à l’école, de sortir, de la maladie, de perdre un membre de la famille… Beaucoup souffrent de voir leur parents dépassés, inquiets pour l’avenir, épuisés, précaires… de ne plus avoir de relations sociales, si importantes à cette période de la vie. Les effets de la crise sanitaire sur les enfants et les adolescents se constatent au quotidien dans notre pratique.

Chez les enfants de migrants, les familles précarisées, c’est encore plus dur, car ils ont une moindre résistance à l’adversité.

Et les jeunes parents ?

En ce qui concerne les jeunes mamans, quand on sait que, hors Covid, 10 % d’entre elles ont une dépression post-partum, je me demande combien elles sont aujourd’hui.

Les premiers jours, semaines et mois sont primordiaux pour le développement du bébé. L’isolement, la solitude et les difficultés sociales aggravent la fragilité. Or, nous sommes dans une période de grande précarité psychique, mentale, sociale. Et tout ceci ne va pas s’arrêter du jour au lendemain.

Que révèle cette pandémie ?

La crise est un révélateur. Elle révèle les fragilités, l’anxiété. Nous voyons beaucoup de crises d’angoisse, des somatisations aiguës, chez les plus jeunes. Elle n’est pas correctement prise en compte par les autorités sanitaires qui ont tout misé sur la santé physique et occulté la santé mentale.

La psychiatrie en général, mais encore plus la pédopsychiatrie, souffre d’un manque de moyens depuis des années. On ne peut plus l’ignorer. La pandémie l’a mis en lumière de manière criante.

Et après la crise sanitaire ?

Aujourd’hui, nous constatons que les jeunes ne vont pas bien, alors qu’en sera-t-il demain ? Les enfants devront être aidés et soutenus pour bien grandir et construire leur personnalité. Les confinements ont pesé lourd sur le moral des jeunes. Ils ont été encore plus déstabilisés avec le second. Tout ceci laisse des traces sur des êtres en formation, des enfants encore en construction psychique mais aussi sur des adolescents en plein changement.

Vous réclamez, avec d’autres professionnels*, un « Matignon de la psychiatrie » ?

Oui, car nous voulons agir et VITE. La crise doit être l’opportunité de réfléchir au système de soins. Et de refondre de manière globale, la psychiatrie et encore plus la pédopsychiatrie, parents plus que pauvres du système de soins. Je milite pour la création d’un institut de la santé des jeunes, composé de celles et ceux au contact des enfants et adolescents, comme les enseignants ou les éducateurs spécialisés. J’espère que l’on nous entendra.

* Les Drs Marie-Rose Moro, Marion Leboyer, Rachel Bocher, Serge Hefez et la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury.