Grâce à une meilleure prévention, les accidents du travail ont connu une baisse historique. Cela prouve que les choses bougent et qu’un grand nombre de responsables des ressources humaines ont pris la question de la santé et de la qualité de vie au travail à bras-le-corps.
Mais, dans le même temps, l’émergence de nouvelles pratiques professionnelles, l’augmentation de la pression et de la productivité, et surtout le vieillissement de la population active ont entraîné une explosion de troubles qui impactent de plein fouet un nombre croissant de salariés.

Dans ce dossier, Viva fait le point sur ce travail qui rend malade et qui fait que, trop souvent encore, des Français perdent leur vie, en tentant de la gagner.

Les Tms, premières maladies professionnelles

Lombalgies, cervicalgies, syndromes du canal carpien (poignet), de la coiffe
des rotateurs (épaule) ou encore épicondylites (coude)… voilà quelques-uns des troubles musculo-squelettiques (Tms).
Ils touchent les muscles, les tendons et les nerfs autour des articulations. Ils s’expriment par une sensation de raideur, une perte de force et des douleurs. Ils peuvent devenir irréversibles et entraîner un handicap.

Depuis 2003, ils ont augmenté de 60 %. Ils représentent plus de 87 % des maladies professionnelles ayant entraîné un arrêt de travail ou une réparation financière. Leurs causes sont multiples. Elles peuvent être directes
et mécaniques : poste de travail mal pensé (ordinateur ou machines mal positionnés), éclairage insuffisant qui oblige à adopter une posture inadaptée pour bien voir, activités répétitives ou statiques… Il est aujourd’hui prouvé que l’organisation du travail et les contraintes psychologiques les favoriseraient : rien de pire pour les salariés qu’un travail monotone, un climat de tension engendré par les délais à respecter, un manque
de reconnaissance professionnelle ou une mauvaise ambiance.
Les Tms vont de pair avec l’augmentation de la productivité
et l’intensification du travail. Le vieillissement de la population active peut aussi explique leur accroissement.

Solutions de prévention

Afin que ces maladies ne deviennent pas invalidantes, elles doivent être diagnostiquées et prises en charge précocement. Des solutions de prévention, souvent simples, peuvent être mises en place : réaménager des espaces avec une meilleure ergonomie des matériels, changer d’organisation, installer des cabines d’insonorisation. Ces mesures permettent non seulement de réduire le risque de Tms mais aussi d’améliorer la qualité de vie des salariés au travail.
L’assurance-maladie–risques professionnels propose, depuis 2014, le programme « Tms pros » auquel plus de 80 % des 8 000 entreprises les plus touchées ont adhéré à ce jour. Elles bénéficient d’un parcours individualisé de prévention et d’un accompagnement par leurs caisses régionales. Malheureusement, dans beaucoup d’entreprises, les plus petites notamment, les Tms restent encore méconnus et le faible nombre de médecins du travail
et de services de santé au travail ne facilite pas une politique de prévention en la matière.

Quand les salariés craquent

Burn out, stress, violences entre salariés ou avec l’extérieur pour le personnel en contact avec le public, harcèlement moral ou sexuel, conflits exacerbés… Toutes ces situations font partie des risques psycho-sociaux (Rps). Certaines entreprises se sont tristement illustrées dans ce domaine comme France Télécom, revenue sur le devant de la scène en mai dernier, avec le procès de ses anciens dirigeants. Pour les deux seules années 2008 et 2009, 35 salariés de l’entreprise de téléphonie s’étaient donné la mort. En cause, le management impitoyable imposé par la direction.

Des secteurs très exposés

Si, fort heureusement, ces situations extrêmes restent rares, de plus en plus de salariés sont concernés par les Rps dont les conséquences sur la santé peuvent être graves : accidents cardio-vasculaires, ischémiques, Tms, troubles anxieux ou dépressifs, perte du sommeil, épuisement.
Les Rps ont des origines communes (surcharge ou mauvaise organisation
du travail, manque de clarté dans le partage des tâches mais surtout un « management à la française » déplorable. Ces risques interagissent entre eux : le stress des salariés peut favoriser l’apparition de violences, qui augmentent le stress…
Selon un bilan présenté par l’assurance-maladie, 20 000 cas de maladies psychiques auraient été reconnus en accidents du travail (AT) en 2016. Le rapport de l’assurance-maladie préconise de mettre l’accent sur la prévention pour les secteurs où les salariés sont particulièrement exposés comme le médico-social qui concentre 18 % des AT reconnus, le transport (15 %) et le commerce (15 %) : des secteurs où les conditions de travail sont dures, où le manque de personnel est patent et dans lesquels la confrontation au public expose les salariés à des incivilités, à des agressions verbales et même physiques. Les employés et les femmes sont majoritairement touchés, puisque 60 % des cas déclarés en accidents du travail les concernent.

Open space : le lieu de tous les conflits

60% des entreprises françaises l’ont adopté. Dans l’euphorie des « années start up », les open space étaient censés encourager la collaboration, le travail d’équipe et l’innovation… Ça, c’était… avant. Avant que les salariés n’en puissent plus. Le manque d’intimité, la difficulté à se concentrer, le niveau sonore élevé conduisent à une interruption fréquente des tâches, à diminuer la productivité, à augmenter le stress et la fatigue, mais surtout à un agacement entre salariés qui peut conduire à de véritables conflits.

Accidents et arrêts de travail

Accidents en baisse…


Bonne nouvelle : tous secteurs confondus, la fréquence des accidents du travail (AT) a atteint son niveau le plus bas depuis soixante-dix ans avec 34 accidents pour 1 000 salariés. Les efforts des entreprises en matière de sécurité et de prévention semblent donc avoir porté leurs fruits, y compris dans les secteurs traditionnellement les plus touchés. Ainsi, le Btp compte
60 AT pour 1 000 salariés, soit moins 29 % en dix ans.
Mais attention… Certains secteurs sont plus touchés, comme celui de l’aide et des services à la personne (aides soignants, personnel des Ehpad…) qui enregistre 94,6 accidents du travail pour 1 000 salariés, soit trois fois plus que la moyenne générale.
En dix ans, ils ont augmenté de 45 %. Dans l’intérim aussi, l’indice de fréquence des AT s’est accru de 7,8 % en un an.
Les conséquences des accidents du travail restent lourdes. En 2016, ils représentent 8 millions de journées de travail perdues, soit l’équivalent de 233 000 emplois à temps plein.

… et arrêts de travail en hausse


Ces cinq dernières années, les arrêts de travail n’ont cessé d’augmenter, coûtant de plus en plus cher à l’assurance-maladie. Les dépenses d’indemnités journalières sont passées de 3,7 % en 2015 à 4,4 % en 2017 pour atteindre 10,3 milliards d’euros. Pourquoi cette augmentation ? Prescription abusive des médecins, à des salariés peu zélés qui profiteraient du système pour prendre du bon temps, comme on l’entend dire parfois, jusque dans les plus hautes instances de l’Etat ? Eh bien non, les statistiques sont formelles. Cette augmentation serait liée à celle du taux d’activité des seniors. La réforme des retraites de 2010 a reculé l’âge de départ de 60 à 62 ans. Conséquence, les arrêts de plus de 30 jours, ceux qui coûtent le plus cher à l’assurance-maladie, ont augmenté de 10 % entre 2012 et 2016. Cette année-là, leur durée s’est envolée. C’est en effet l’année de maintien dans la vie active
des premiers seniors touchés par le relèvement de l’âge de la retraite à taux plein sans décote de 65 à 67 ans. Or, 42,7 % des arrêts longs sont pris par des salariés de 50 ans et plus. Du fait des réformes des retraites et de la baisse du nombre de mesures de cessation anticipée d’activité, la hausse
du taux d’emploi de cette catégorie de salariés s’est avant tout portée sur les 55 ans ou plus. Or, la probabilité d’un arrêt et sa durée augmentent avec l’âge : 76 jours en moyenne pour les 60 ans et plus, 55 jours pour les 55-60 ans contre 5 pour l’ensemble de la population. La Caisse nationale d’assurance-maladie évalue le surcoût en montant d’indemnités journalières de ces évolutions à 1,16 milliard d’euros entre 2010 et 2016. 

A l’heure où certains parlent de reculer encore l’âge de la retraite, ces chiffres incitent à la réflexion. Est-ce réellement un bon calcul, aussi bien en termes humains qu’économiques ? A l’évidence non.

4858 medecins du travail (dont 75% ont plus de 55 ans) pour 18 millions de salariés du privé. (source anact)

Numérique : savoir se déconnecter

Sms, e-mails arrivent en flux tendu sur les écrans. On y répond, le soir, le week-end, en vacances et même lors des arrêts de travail. Trop c’est trop : cette connexion permanente peut avoir des effets néfastes. La France a été
le premier pays à mettre en place une loi qui fait valoir le « droit à la déconnexion et la mise en place par l’entreprise de dispositifs de régulation de l’utilisation des outils numériques ». Toutefois, cette loi ne concerne pour l’instant que les entreprises de 50 salariés et ne prévoit aucune sanction
à l’encontre des employeurs qui ne la respecteraient pas.

Télétravail

De nombreux avantages

29 % des actifs exerçant dans un bureau pratiquent aujourd’hui le télétravail, et ce taux devrait augmenter dans les prochaines années. L’ordonnance n° 2017-1387 du 22 septembre 2017 assouplit les règles régissant le travail à distance.
Désormais, il est mis en place par accord collectif ou, à défaut, au moyen d’une charte après avis des représentants du personnel. En l’absence d’accord collectif ou de charte, lorsque le salarié et l’employeur conviennent de recourir
au télétravail, ils formalisent leur accord par tout moyen. Il n’est plus nécessaire de modifier le contrat de travail.
Le télétravail a de nombreux avantages : diminution du temps de transports, de la pollution, du coût des locaux, bien-être au travail et meilleure productivité.

Les actifs de plus de 55 ans seront 5,3 millions en 2020 et 6 millions en 2030. (source Anact)

L’amiante tue toujours

En vingt ans, le nombre total de cancers reconnus d’origine professionnelle a été multiplié par 3,6 : il est passé de 540 cas en 1998 à 1 940 en 2017. Ce n’est pas un hasard, puisqu’il faut des années avant qu’un cancer se déclare,
en particulier pour ceux (du poumon et de la plèvre) causés par l’amiante (80 % des cancers professionnels). Les autres cancers professionnels sont ceux de la vessie, du nez et des sinus et les leucémies. Les victimes ont généralement été exposées au benzène, aux poussières de bois
et aux produits noirs (goudrons, bitumes, asphaltes…). Les hommes retraités anciens ouvriers sont, sans surprise, les plus concernés. Ils ont fait leur carrière dans la métallurgie, le Btp, l’industrie chimique et du bois. Le nord de la France est le plus touché.

1,2 milliard d’euros de coût annuel


La prise en charge des cancers professionnels par la branche AT/MP représente 1,2 milliard d’euros par an, principalement distribués sous forme de rentes viagères. 80 % de ces pensions sont versées aux ayants droit, conjoints ou enfants de malades décédés. Pour Marine Jeantet, directrice des risques professionnels à la Cnam-ts, ces mauvais chiffres s’expliquent par « l’effet retard de l’apparition de ces cancers. Voilà pourquoi une des priorités de la Cnam-ts aujourd’hui est de mettre en œuvre des actions de prévention
au sein de la branche AT-MP ».
La Cnam propose des aides financières aux entreprises de moins de 50 salariés. L’objectif est de les aider à investir dans des équipements pour protéger leurs salariés contre ces risques. Entre 2015 et 2018, 4200 entreprises ont bénéficié chaque année de ces aides. Mais on est encore bien loin du compte, d’autant que ces cancers d’origine professionnelle ne sont pas toujours déclarés comme tels. Une situation qui s’explique, là encore, par la longue période de latence entre l’exposition aux cancérigènes et la survenue d’un cancer (de vingt à quarante ans). Et aussi par l’absence d’information des médecins, les faibles liens des salariés avec les services de santé au travail et surtout par la méconnaissance des salariés des risques et de leurs droits ou leur découragement devant la complexité des démarches administratives.

54% des salariés français estiment que la politique de reconnaissance menée dans leur entreprise n’est pas suffisante. (source Anact)

Interview

Patrick Légeron, psychiatre, spécialiste du stress en entreprise.

« Il y a un vrai problème du management à la française »

Stress au travail, burn out, les salariés français ne vont pas bien ?

Non, ils ne vont pas bien. On estime à 500 000 le nombre de personnes qui présentent une pathologie mentale liée au travail, et 25 % des salariés seraient victimes de stress. De très mauvais chiffres qui nous placent en bas des tableaux européens.

Comment en est-on arrivés là ?

En France, on surinvestit le travail et on ne respecte pas assez l’équilibre vie privée/vie professionnelle. Il y a surtout un vrai problème du management à la française. Si nous sommes très en avance sur les questions d’organisation du travail, nous avons, en revanche, délaissé la question de l’encadrement. Dans les pays où le bien-être au travail est le plus grand, comme la Suède
ou le Canada, cette dimension est centrale. Nous avons, nous, de bien piètres managers. Car diriger ne s’improvise pas.

C’est-à-dire ?

En France, on donne des fonctions d’encadrement à des personnes pour les « récompenser ». Il s’agit de promotions déconnectées des qualités humaines nécessaires pour être un bon manager : la disponibilité, l’écoute, la capacité à proposer du sens, des objectifs, à donner les moyens pour les réaliser et surtout à reconnaître le travail fait.
Un patron « sympa » peut être aussi toxique qu’un harceleur. Quant à ceux qui sont formés dans les écoles dédiées, ils apprennent la gestion, l’économie, la finance, l’anglais… mais ni l’écoute, ni l’empathie. L’humain est totalement évacué. Ce qui me paraît le plus grave, c’est le manque de confiance des dirigeants : infantilisés, contrôlés, les salariés souffrent d’un manque de retour positif et de reconnaissance dans leur travail.

Patrick Légeron est fondateur du cabinet Stimulus et auteur du Stress au travail, éd. Odile Jacob, 23,90 €.