Éloi Laurent est économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (Ofce), professeur à Sciences Po et à Stanford. Dans son livre Et si la santé guidait le monde (éditions LLL), il plaide pour l’instauration d’un État social et écologique.

Pensez-vous que cette crise puisse être une occasion de replacer la santé au cœur des priorités ?

Éloi Laurent : Certains disent que cette crise peut être une « opportunité ». Mais avant de l’être, il s’agit d’une tragédie qui a déjà fait en France plus de 100 000 morts, contaminé près de 6 millions de personnes et va entraîner des dizaines de milliers de séquelles à vie. Ce sont des familles dévastées, des destins brisés. Je pense cependant que l’on doit apprendre de cette crise, pour que cette sou rance ne soit pas vaine. Mon livre essaye de donner du sens et des pistes pour éviter que cela ne se reproduise. Je suis sidéré par le dé cit de pédagogie sur ce que nous vivons. Nous avons un devoir d’explication et de compréhension pour endiguer le complotisme et la haine, qui aboutissent toujours à la désignation de boucs émissaires.

Qu’est-il urgent d’expliquer?

E. L. : Il faut cesser de répéter que c’est une crise sanitaire qui a entraîné une crise économique. C’est l’inverse : notre système économique a entraîné une crise écologique, puis sanitaire, et débouché sur la mise en place de politiques autoritaires qui nous font basculer dans une crise de la démocratie. La pandémie n’est pas tombée du ciel. Elle est le résultat d’un système économique devenu si fou qu’il conduit à détruire nos liens naturels et notre coopération sociale, source de notre prospérité.

Nous sommes entrés dans l’ère des chocs écologiques ?

E. L. : C’est une évidence : ces chocs prennent la forme d’incendies géants, comme ceux que l’on a connus en Australie ou aux États-Unis en 2020, de zoonoses qui deviennent des pandémies – 6 ou 7 depuis vingt ans –, de tornades, de canicules, etc. On ne peut plus dire que l’on ne sait pas. Depuis des années, les scientifiques alertent. On peut prendre tout de suite des mesures de protection des écosystèmes, de la biodiversité et du climat. Cette démarche écologique répond aussi à une logique d’efficacité économique.
Si on investissait aujourd’hui 50 millions d’euros pour prévenir la prochaine pandémie, on pourrait économiser des milliers de milliards d’euros demain. On parle beaucoup du coût de la transition écologique, mais jamais du coût
de la non-transition écologique.

Que préconisez-vous ?

E. L. : D’abord d’arrêter de penser que l’on va s’en sortir grâce à un retour de la croissance accompagné par des mesures d’austérité. La croissance est un non-sens. Il faut changer de référentiel pour axer nos politiques sur les liens sociaux et naturels. L’important c’est la coopération sociale. Donc : vive l’État providence ! Cette crise a montré qu’alors que nous avons perdu brutalement 20 % de croissance, les pertes d’emplois et de salaires, elles, n’ont été que de 2 %. Et cela c’est grâce à notre système de protection sociale.

Celui-ci va-t-il jouer, comme en 2008, un rôle d’amortisseur?

E. L. : C’est déjà le cas : c’est l’État providence qui fait tenir debout l’économie française. Heureusement que nous avons de beaux restes et que notre modèle social n’a pas été totalement démoli par les politiques d’austérité successives prétendument « rationnelles ». Un bouclier social, cela sert à amortir les chocs et nous allons en avoir besoin dans les décennies à venir. Le système social n’est donc pas une charge mais un investissement. C’est pourquoi je propose d’intégrer le dé écologique dans le périmètre de la Sécurité sociale, qui doit devenir une Sécurité sociale-écologique.

C’est-à-dire ?

E. L. : Le lien social-écologique est intuitif. De même, comment aborder le risque maladie sans parler d’expositions aux perturbateurs endocriniens, aux particules fines, sans prévenir les cancers environnementaux, les maladies chroniques, etc. ? La dimension environnementale devrait devenir une préoccupation de toutes les branches de la Sécurité sociale. C’est pourquoi l’État social-écologique que je propose doit reposer sur deux piliers : la prévention et la protection.

Parcours
Éloi Laurent a publié de nombreux ouvrages dans lesquels il plaide pour un État providence social et écologique.
Le bel avenir de l’État providence, éd. LLL, 2014, 15,50 euros.
Un nouveau monde économique. Mesurer le bien-être et la soutenabilité au 21ème siècle, éd. Odile Jacob, 2015, 22,90 euros.
Sortir de la croissance : mode d’emploi, éd.LLL, 2019, 15,50 euros.