Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas l’hiver qui pose le plus de problèmes aux personnes précaires mais bien l’été. De nombreuses structures sont fermées. Or, la chaleur peut être tout aussi destructrice que le froid. Reportage à Grenoble, à « l’Accueil vieux temple »

Au 4 bis rue du Vieux Temple à Grenoble, l’association qu’on appelle « Accueil Vieux Temple », mais qui a pour nom officiel « Accueil SDF », reçoit toutes personnes en situation de précarité : SDF, sans-papiers, migrants, personnes âgées, parents et enfants, femmes et mères seules… La diversité des profils est immense autant que le soin porté aux visiteurs par les bénévoles.

L’organisme grenoblois existe depuis 1964. Actuellement, 41 bénévoles se relaient chaque matin, du lundi au samedi (et le dimanche en période hivernale de novembre à avril), dès 8h30 jusqu’à 10h au sein de différentes équipes pour assurer la distribution de petits déjeuners et de sandwichs. Les lundis et jeudis des repas chauds sont aussi proposés de 12h à 14h, ainsi que la soupe du soir le vendredi et le samedi de 18h à 20h. De plus, sur inscription le mercredi, il est possible de récupérer le vendredi un colis essentiellement alimentaire mais qui peut également contenir des produits d’hygiènes. On trouve aussi des vestiaires où il est possible de se laver, de se raser grâce aux produits nécessaires à disposition. Les visiteurs peuvent récupérer des vêtements que l’association obtient grâce à divers dons. Des bons de douche sont aussi distribués. Enfin, l’adresse de l’association peut servir d’adresse postale afin que les personnes sans domiciles fixes puissent recevoir leur courrier. 

Un fonctionnement bien rodé

A côté de ces nombreux services en nature, les bénévoles essayent de cultiver une atmosphère avant tout familiale et chaleureuse afin d’apporter non seulement un petit confort matériel et vital mais aussi moral. Quand les personnes sont demandeuses, les bénévoles les dirigent vers les services compétents pour leur permettre d’améliorer leur situation.

Anna Lavédrine, bénévole depuis plus de trente ans a vu la fréquentation du lieu croître. Dans les années 80 passaient environ 9000 personnes par an. Aujourd’hui selon les statistiques 2018, il y a eu sur l’année plus de 25 000 visites représentant 948 personnes différentes. En outre, la moyenne quotidienne de visites en 2017 a été de 90 individus. Etant donné l’importance et la croissance de la fréquentation, les visites bihebdomadaires de la police municipales sont tout autant bénéfiques pour les publics présents que pour les bénévoles.

Accueil Vieux Temple travaille en collaboration avec 4 collectifs de bénévoles et en coordination avec 5 autres accueils de de jours comme Le Fournil. Chaque mois ces différents organes se réunissent afin de faire le point et d’assurer au moins une permanence, et les services qui vont avec, chaque jour dans l’une des structures.

Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas l’hiver qui pose le plus de problème aux personnes précaires mais bien l’été. De nombreuses structures sont fermées ou moins souvent ouvertes en raison de la baisse d’effectifs pour les maintenir en fonctionnement en cette période. Or, la chaleur peut être tout aussi destructrice que le froid, d’autant plus dans un îlot de chaleur comme la ville de Grenoble. La coordination des accueils de jour sert donc aussi, avec un certain succès, à combler du mieux que possible ces failles du réseau associatif et institutionnel existant. 

Découvrir les personnes qui fréquentent l’Accueil vieux temple revient à redécouvrir notre société au travers d’une vision tout autre que celle que l’on a. Autrement dit, échanger avec ces individus amènent à reconsidérer le système dans lequel nous vivons. En effet, s’il est impossible de caractériser en quelques mots la population accueillie, on trouve beaucoup de « marginaux » comme le dit Anna Lavédrine. Mais il ne faut pas entendre ce qualificatif comme nécessairement négatif.

Richesse humaine paradoxale et « hors-norme »

Selon la bénévole, ce sont des personnes qui ne sont pas adaptées au fonctionnement de notre société qui est très exigeante et laisse peu de place à l’individualité (à ne pas confondre avec l’individualisme). Mme. Lavédrine donne l’exemple typique de la prise d’un rendez-vous. Il est fréquent de voir arriver la personne concernée deux ou trois jours après la date prévue. Cela sans que cette dernière comprenne pourquoi cela peut poser de nombreux problèmes. Pour prendre un cas concret, un homme devait déposer une lettre importante pour régulariser sa situation. Deux ans après, il l’avait toujours. 

Les bénéficiaires de l’association constituent une grande diversité sociale. En un seul endroit, il est possible de rencontrer des profils sociaux très variés. Leur hétérogénéité illustre à quel point nous n’avons pas idée de toutes les failles de notre système. D’après Anna Lavédrine, au début de son intégration dans l’association, c’est à dire dans les années 1980, la diversité était beaucoup moins importante. Elle s’occupait avant tout de « vraies » personnes sans-abris. En effet, ils avaient presque toujours habité la rue et n’avaient que très peu de chance d’acquérir un logement.

Aujourd’hui, l’association reçoit de plus en plus de jeunes, des personnes âgées qui ont une si petite retraite qu’ils ne peuvent se nourrir, des familles, ou encore des migrants même s’ils ne représentent qu’une minorité. Il existe désormais des associations spécialisées pour les non ayants droit. Cependant, deux arrivants ont été enregistrés lors du reportage. Ils sont Nigériens et sont arrivés par bateau en Italie avant de venir à Grenoble. Ils ne parlent pas le français.

La population accueillie est ainsi diversifiée également par les nombreuses nationalités que l’on y voit. En 2017, « 45% étaient français, les autres venaient de tous les pays du monde ». Mais cela ne signifie pas que 55% étaient des migrants au sens où on l’entend aujourd’hui, c’est-à-dire des migrants politiques ou économiques. Ils peuvent être en France déjà depuis longtemps, possédés un titre de séjour, mais ne pas parvenir à s’intégrer par exemple. Mme. Lavédrine compte en totalité environ 75 nationalités différentes. Toutefois, le public reste en majorité local. 

Il domine donc dans ces lieux une richesse humaine et paradoxale. Humaine car il est impossible de définir des catégories bien distinctes de ces personnes tant en matière culturelle que sociale. Paradoxale car c’est une richesse invisible et qui provient de vies plus ou moins malheureuses et/ou non désirées mais qui ont toutes quelque chose à nous apprendre.

Vies singulières à l’amertume particulière

Tout comme son ami Cyril*, 42 ans, bénévole depuis plusieurs années pour l’association de prévention et de lutte contre le Vih, Aides (membre de la Coalition Internationale Sida). Lui aussi vient régulièrement depuis environ une dizaine d’années. Cet homme travaillait et avait un emploi mais il ne s’est pas remis d’un moment difficile de sa vie ce qui l’a conduit à tout abandonner. Désormais à la rue, il s’en sort grâce à Aides qui lui rend service en échange de son engagement dans la prévention contre le Sida. Il vient chercher aussi du réconfort auprès de l’Accueil Vieux Temple qui lui apporte chaleur, soutien moral et « café, c’est important ! » s’exprime-t-il avec son humour décalé et bien placé. Avec le temps, il semble s’être forgé un sang-froid et une volonté de vivre assez exceptionnelles. Avec Marie, ils prennent des nouvelles des visages que l’on croise souvent. Quand un est absent depuis un moment, il existe deux possibilités selon les deux amis, soit la situation du concerné s’est améliorée, soit il est décédé. Ils disent qu’à force on s’y habitue. Et heureusement, sinon il ne pourrait pas profiter autant des moments de convivialité permis par l’association. 

Mélanie*, elle, est retraitée et est malvoyante. Elle a un logement qu’elle peine grandement à conserver en raison de revenus très faibles. Elle dit qu’un appareil qui n’est pas remboursé coûte 49 euros et pourrait l’aider à se déplacer seule surtout pour franchir les feux rouges. Son champ de vision est très réduit ce qui l’empêche de les distinguer. Mais elle n’a pas les moyens de payer cet outil qui paraît pourtant indispensable. « Méla », comme elle aime qu’on a surnomme, semble résumer sa vie actuelle au règlement de ses problèmes d’argent avant même sa santé.

Ainsi, ces vies amères ne produisent pas nécessairement des individus qui le sont également. Les personnes dont l’histoire a été évoquée sont pleines d’attention, de sourires et s’attachent de vivre du mieux qu’ils le peuvent malgré les obstacles.

Crise migratoire

Selon le rapport d’activité 2018 de la coordination des accueils de jour en Isère, la fréquentation des structures a cru d’environ 166% de 2012 à 2018. L’année dernière, les associations ont comptabilisé 140 662 passages. 

Leurs craintes sont nombreuses. En effet, les membres de ces structures sociales ont pu constater une croissance de la précarité des tranches d’âges extrêmes, jeunes (dont des étudiants) et retraités avec ou sans toits. Parmi les publics reçus, l’augmentation des personnes présentant des troubles psychologiques et/ou psychiatriques et qui n’ont plus aucune prise en charge est aussi effective. Le vendredi 9 août, on pouvait dénombrer plus d’une dizaine dans ce cas, soit la majorité des gens présents lors de cette matinée d’été calme.  Le nombre de femmes accueillies ne cesse de croître lui aussi. Celui-ci a doublé de 2014 à 2018.

Enfin, la crise migratoire se fait ressentir également et pose de nombreuses difficultés en termes de langues mais aussi d’équipements car parfois ce sont des familles que les structures accueillent. Les bénévoles notent une certaine stigmatisation de ces publics qui peuvent être parfois perçus comme des individus prenant ce qui aurait pu être donné à d’autres. 

Mais peut-on faire une échelle de valeur des souffrances vécues par toutes ces personnes dans le besoin ? Les bénévoles savent que c’est impossible et que cela serait inhumain. La souffrance ou plutôt les souffrances peuvent être multiples et perçues plus ou moins fortement par les concernés. Elles sont bien réelles et subjectives donc complexe à l’image de l’humanité. 

Anastasia Chauchard

*Les prénoms ont été modifiés.

Sources :