Le professeur Nicolas Franck est psychiatre, chef de pôle au centre hospitalier Le Vinatier à Bron. Écrit durant le premier confinement, son livre «Covid 19 et détresse psychologique » (éditions Odile Jacob) décrypte les conséquences de cette crise sur la santé mentale, à la lumière d’autres situations d’isolement (vécues par les astronautes, les navigateurs solitaires ou les spéléologues), de précédentes épidémies et d’une étude lancée en ligne lors du premier confinement.

Pourquoi avoir décidé de lancer une étude en ligne lors du premier confinement sur l’état psychologique des Français ?

Quand le premier confinement a commencé, je me suis immédiatement demandé comment les Français allaient vivre et supporter cette situation qui allait les fragiliser. C’est dans ce contexte que, le 25 mars 2020, Frédéric Haesebaert, maître de conférences des universités‐ praticien hospitalier en psychiatrie, et moi même avons lancé sur les réseaux sociaux une enquête sur les facteurs pouvant aggraver ou protéger la santé mentale de la population des conséquences du confinement. Vingt‐quatre heures plus tard plus de cinq mille personnes y avaient déjà répondu. Leur nombre a dépassé dix mille le surlendemain, puis vingt mille au bout d’une semaine.

Quels en ont été les résultats ?

Les premières analyses ont rapidement montré un effet négatif précoce sur leur santé mentale, notable dès la deuxième semaine de confinement et qui n’a pas cessé de s’aggraver au cours des semaines qui ont suivi. D’autres résultats avaient déjà montré qu’après deux mois de confinement presque la moitié de la population chinoise qui y avait été soumise pouvait être considérée comme souffrant de troubles mentaux caractérisés – dépression et troubles anxieux. Ces éléments m’ont décidé, dès les premiers jours du confinement, à approfondir ma réflexion et à écrire ce livre. J’ai voulu cerner les conséquences que pouvait avoir le confinement sur la santé mentale et comprendre comment y faire face. J’ai rapidement craint que l’impact sur la santé mentale ne soit plus sévère que les effets directs du virus, dans la mesure où il serait en partie différé et aggravé par les conséquences économiques et sociales prévisibles de la crise. Les bénéfices du confinement allaient‐ils compenser les risques ? La lecture de cet ouvrage ne pourra pas apporter une réponse à cette question complexe mais je souhaite qu’elle plaide au moins pour que la santé mentale soit prise en compte au premier chef dans la gestion d’une future épidémie ou de la résurgence de celle‐ci.

Vous déconseillez formellement un confinement supérieur à deux mois.

Plus le confinement est long plus les effets sont importants sur la santé mentale. Au-delà de deux mois, les scores de bien-être psychologique baissent de 2 points et les troubles s’installent avec une perte de contrôle. Pouvoir anticiper la fin du confinement est un facteur d’espoir. Il est donc nécessaire de planifier cette étape et de l’annoncer afin de permettre aux personnes de mieux y résister. Un confinement qui se prolonge peut aussi favoriser une désagrégation des liens de solidarité qui s’étaient initialement renforcés. Des actes de défi et de transgression peuvent finir par se produire et favoriser des mouvements de foule hostiles. Destructions, pillages et affrontements ne sont pas à exclure si une telle évolution se produit. Un déconfinement brutal fait courir d’autres risques. L’excitation collective qui s’ensuit peut favoriser toutes sortes d’excès. Afin de prévenir de tels débordements il est nécessaire d’organiser une sortie progressive du confinement plutôt qu’un déconfinement susceptible de libérer d’un coup toutes les énergies – positives et négatives – contenues jusque‐là.

Quels types de pathologies le confinement peut il entraîner ?

Le stress qu’il induit peut entraîner des dépressions et des troubles anxieux généralisés. Si un recours au confinement ne peut être évité, toutes les mesures nécessaires doivent être prises pour que cette expérience reste la plus tolérable possible pour la population. Cela exige de faire preuve de transparence et de clarté dans la communication au sujet de ce qui se passe, des motifs des décisions qui sont prises, de la durée des mesures qui en découlent, des activités qui restent possibles pendant le confinement. Cela exige aussi de veiller à ce que les biens de première nécessité (telles que la nourriture, l’eau et les médicaments) restent disponibles et à ce que la solidarité entre personnes confinées se renforce.

«Psychologiquement, les étudiants ont été particulièrement impacté. Ils ont subi les conséquences de la fermeture des universités et ont vécu le doute de pouvoir valider leurs examens et avancer dans leur cursus».

Selon l’étude quels sont les Français les plus vulnérables ?

Les personnes en couple ont déclaré avoir un meilleur bien‐être que celles qui vivaient seules. Les personnes en invalidité, les agriculteurs et les étudiants affichaient les scores de bien‐être les plus faibles, alors que les scores les plus élevés étaient rapportés par les professionnels de santé. Enfin, sans surprises, plus la surface du logement était grande, meilleur était le bien‐être de son occupant. Cette analyse a aussi mis en évidence un bien‐être plus élevé chez les participants qui bénéficiaient de contacts sociaux fréquents, y compris par téléphone ou par SMS, mais pas via les réseaux sociaux. Les étudiants ont été particulièrement impacté. Ils ont aussi subi les conséquences de la fermeture des universités et ont vécu le doute de pouvoir valider leurs examens et avancer dans leur cursus. La combinaison de ces différents facteurs a suscité chez eux un sentiment marqué d’incertitude quant à leur avenir, source de stress et d’altération de leur bien‐être mental.

Quels sont les plus grands dangers d’un confinement ?

Selon moi, il s’agit du risque d’addiction et en particulier aux écrans qui est devenu le seul mode de communication ou d’activités avec les plateforme de films et de séries et les jeux de plateaux en ligne stériles, violents et et très addictifs. Il ne faut pas laisser les enfants tomber là dedans et limiter le temps qui leur est consacré. Une augmentation de la consommation d’aliments caloriques et de différentes substances a aussi été mise en évidence.

Que pourriez-vous nous conseiller pour ce nouveau confinement ?

Il faut structurer ses journées : sommeil, repas à heures fixes et garder des contacts sociaux par téléphone. Si vous télétravaillez, ne mélangez pas les plages professionnelles et privées. Apprenez à faire des coupures. J’ai vu récemment plusieurs burn-out de personnes qui n’avaient pas su décrocher. Il y a des moments où on travaille, il y a des moments où on fait autre chose. La sortie possible d’1 heure par jour ne doit pas être une option. Il faut aller se promener. Enfin il faut se créer un objectif de confinement. Repeindre le salon, vider la cave, se mettre à l’apprentissage d’une langue. Ce livre a été pour moi un objectif de confinements. Il faut identifier une tâche qui donne du sens à son confinement.