A l’occasion de la Journée des droits de l’enfant, qui a lieu le 20 novembre, la psychiatre Muriel Salmona, à la tête de l’association Mémoire traumatique, revient pour Viva sur le sujet de l’inceste.

Aujourd’hui, la société est-elle prête à entendre la parole des victimes ?

Dre Muriel Salmona, DR.

Muriel Salmona : Après les différents mouvements MeToo et notamment le #MeTooInceste, des milliers de témoignages ont émergé. Je crois que l’opinion publique est maintenant préparée à casser l’omerta de l’inceste. Non, ce n’est pas à la victime de se sentir coupable, mais bien à l’adulte qui a pratiqué l’irréparable sur un enfant ou un adolescent. Nous espérons que les victimes se mettront à parler plus facilement. Elles ont été trop longtemps reléguées au silence.

Justement, pourquoi est-il si difficile, pour une victime, de parler ?

M. S. : C’est bien là le grand problème. Soit elles ne parlent jamais, soit elles parlent très tard. Car après le viol, l’agression sexuelle, il y a ce que l’on appelle l’effet de sidération, l’absence de réaction, puis arrive la dissociation, une sorte de déconnexion, comme une anesthésie émotionnelle. C’est un bug du cerveau, et aussi une bombe à retardement, qui peut entraîner de nombreuses conséquences : conduites à risque, multiples troubles de la personnalité… Ces violences font partie, avec les tortures, des traumatismes les plus sévères et ont des effets catastrophiques à long terme sur la santé mentale et physique des victimes.

Quel rôle joue la famille ?

M. S. : La famille est un système fermé dont l’enfant est absolument dépendant à tous niveaux : physiquement, émotionnellement, pour sa survie… Cela crée donc un système de dépendance de l’enfant vis-à-vis des adultes. Sans parler de ceux qui sont en institution ou handicapés.

Dans le cas de l’inceste, le rapport de force, d’autorité, parfois de domination, qui se pratique dans la sphère de l’intime, et ceci dans tous les milieux, fait que l’enfant ne peut dire sa souffrance. Elle s’exprimera alors par des maux physiques ou psychiques. Camille Kouchner le décrit bien dans son livre : dans sa famille, son beau-père était une figure centrale, aimée et respectée de tous. Tout cela pousse au secret.

Que faudrait-il réformer en France pour mieux protéger les victimes ?

M. S. : Il faut lutter contre l’impunité. Moins de 10 % des plaintes pour viol dans l’enfance sont enregistrées et la plupart sont classées sans suite. Le sujet du consentement est complètement à reconsidérer en France. Cette notion ne devrait pas exister : non, un enfant ne peut pas être consentant. Un enfant n’est pas un adulte en miniature. Un acte sexuel perpétré par un adulte, sur un mineur, est qualifié au niveau des instances internationales comme étant « cruel, dégradant, inhumain ». C’est une véritable violence.

D’autre part, la situation des enfants handicapés est à revoir en urgence.
Il faut aussi améliorer les enquêtes, lutter contre les stéréotypes, la culture du viol, la toute-puissance du patriarcat, les victimes qui se sentent coupables…

Et, évidement, faire plus de prévention des risques. Il y a un gros travail à envisager aussi du côté de la formation des soignants et des personnels de l’enfance, pour qu’ils aient tous les outils pour dépister. Il faut avancer dans les soins qui sont apportés aux victimes. En France, il n’existe aucun centre pour les accueillir alors que la Convention d’Istanbul (2) contre les violences sexuelles en avait préconisé une centaine !
Mais, j’ai bon espoir car les choses bougent.

La Journée internationale des droits de l’enfant

Les chiffres noirs des violences sexuelles faites aux enfants

  • Les enfants sont les premières victimes des violences sexuelles, bien avant les adultes.
  • Une fille sur cinq est victime d’inceste, un garçon sur 13 (chiffres Conseil européen).
  • Neuf agresseurs sur dix sont des hommes (chiffres Conseil européen).
  • En France, chaque année, 52 000 enfants sont victimes de violences (sexuelles, coups, abandon…)
  • Un Français sur dix dit être victime d’actes incestueux (chiffre association Face à l’inceste).

A lire
Le Livre noir des violences sexuelles, 2e édition, de Muriel Salmona, éd. Dunod, 16 €.

L’association Mémoire traumatique et victimologie, fondée en 2009 par la psychiatre Muriel Salmona, prend en charge des victimes de violences sexuelles. Muriel Salmona travaille notamment avec le gynécologue et militant des droits de l’homme Denis Mukwege. Ensemble, ils mènent des projets à l’échelle internationale pour faire changer les lois et protéger les victimes.