Qui sont ces sorcières qui sifflent dans nos bois ? Diseuses de sorts, magiciennes… ou tout simplement des femmes libres ? Dans son dernier ouvrage, Odile Chabrillac invite les femmes à s’emparer de cette figure mythique pour sortir de leur dépendance et oser enfin, être elles-mêmes.

Fini les balais et les nez crochus, les sorcières du 21ème siècle promettent de jouer une belle partition pour construire une humanité plus apaisée. C’est en tout cas, le pari d’Odile Chabrillac, autrice de « Sortir des bois, manifeste d’une sorcière d’aujourd’hui.

Quel message nous font passer les sorcières d’antan ?

Odile Chabrillac, DR éd.TaniaOdile Chabrillac : Elles nous disent qu’il faut que nous sortions des bois, pour nous faire entendre, donner de notre voix. Qu’il est temps d’oser nous reconnecter à notre puissance, renouer avec tout ce qui a été effacé, nié, oublié de nous, les femmes. La figure de la sorcière est un puissant levier de transformation. Je suis très attachée à elle. Sans doute aussi parce qu’en son nom, on a tué des dizaines de milliers de femmes à partir du 16ème siècle. En Europe, mais aussi en Amérique et encore récemment en Afrique.

Pourquoi ?

Pour rien ! Parce qu’elles étaient guérisseuses ? Oui, certaines l’étaient, ou parce qu’elles avaient une sexualité libre ? Peut-être… Je crois qu’on les a tuées parce qu’elles étaient des femmes et c’est tout !

Ces femmes indépendantes de l’époque remettaient en cause l’ordre établi du patriarcat, leur place dans la société. Elles interrogeaient le monde autrement. Et, forcément, elles dérangeaient. D’une certaine manière, je veux honorer ces femmes. En parlant d’elles, je les sors des limbes de l’histoire.

Ça c’était avant, aujourd’hui, qu’est-ce qu’une sorcière ?

A notre époque ce terme résonne encore fortement en nous. Et, chez les hommes aussi. Comme si ce mot était une révolution en soi. C’est un terme qui sent le soufre et qui contient sa part d’ombre. C’est pour cela que je l’aime. Nous vivons des ruptures de plein fouet en ce moment. Crise sanitaire, écologique. La croissance effrénée est remise en cause, on perçoit les limites de cette domination sans frein de la nature. La notion de bien commun est réinterrogée, nos ressources, notre manière de consommer, notre rapport au corps le sont aussi. Les temps que nous traversons nous obligent à penser autrement. La figure de la sorcière nous aide à résister, à nous reconnecter. Aujourd’hui, c’est une femme qui se bat pour retrouver de sa puissance, de son pouvoir.

Être sorcière, c’est être féministe ?

Oui, dans la mesure où la sorcière fait trembler les lignes du patriarcat. Aujourd’hui, les femmes récupèrent le droit à la parole via les réseaux sociaux ou sur la place publique, là même où on les a brûlées.

Le féminisme que je revendique ne s’inscrit pas contre les hommes. Je suis pour une alliance. Alliance des genres, des humains, du vivant. Je vais contre le sexisme mais pas contre le masculin. Je vais vers l’altérité et le collectif. Parce que je crois que nous sommes tous relié et c’est ce qui fait notre richesse. Le terme sororité est formidable si nous le relions à la fraternité. J’ai confiance, car la relève est là. Les plus jeunes reprennent le flambeau avec une énergie et une combativité incroyable.

Votre livre regorge de références

Je m’appuie sur le travail de celles et ceux qui ont œuvré pour faire en sorte que l’humanité avance. L’itinéraire de la militante américaine Starhawk, et notamment son livre culte Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, m’a beaucoup inspiré.

L’anthropologue américaine Margaret Mead, m’intéresse beaucoup. Elle considérait les rituels comme le ciment des groupes humains, et soulignait la nécessité de recréer des « rituels laïcs ». Ou l’écoféministe américaine, Caroline Merchant, et plus près de nous Mona Chollet ou bien la jeune réalisatrice vietnamienne, Mai Hua et tant d’autres encore…

Sortir des bois, ou le manifeste d’une sorcière d’aujourd’hui d’Odile Chabrillac, éd. Tana, 18,90 euros.