Depuis des années, les professionnels de la santé annonçaient une catastrophe imminente. Ils le répétaient : en cas de crise, notre système de santé ne tiendra pas. Et le drame a eu lieu. Le «Ségur de la santé» qui débute aujourd’hui permettra t-il de relever le défi? L’heure est grave car, les spécialistes le savent, il y aura d’autres crises, d’autres coronavirus, d’autres épidémies. Cette fois, serons-nous prêts?

Certes, personne ne pouvait prévoir la crise. Mais le processus des virus n’est-il pas toujours le même ? Ils prospèrent en s’infiltrant dans les failles des systèmes, qu’ils soient immunitaires, économiques, sanitaires ou sociétaux, les colonisent avant de les détruire. C’est ce que le Covid-19 a démontré. Les solutions, on les connaît depuis longtemps. Les soignants ne cessaient de demander qu’on les mette en œuvre. Il faut maintenant impérativement s’y atteler, agir, investir en moyens et en effectifs dans nos systèmes solidaires pour servir une véritable « protection sociale », au sens littéral du terme. Le “Ségur de la santé” qui s’ouvre aujourd’hui sous l’égide de Nicole Notat, saura t-il tirer les leçons de cette épreuve majeure? Faire les bonnes propositions pour reconstruire des hôpitaux abandonnés depuis des années. « On a perdu 100 000 lits en vingt ans, 69 000 entre 2003 et 2017, sans compter les maternités, les services de chirurgie, les réanimations, des hôpitaux entiers », dénonce la sociologue Fanny Vincent. » Dans le même temps, la population française augmentait de 10 % et… vieillissait. Dans les Ehpad, qui ont payé un lourd tribut à la crise, le manque de personnel était criant. Depuis des mois, les professionnels appelaient à l’aide. Cet hiver, en pleine épidémie de bronchiolite, 25 nourrissons n’ont pu être soignés dans les hôpitaux pédiatriques parisiens et ont dû être envoyés en province. Les quelques rallonges budgétaires débloquées en catastrophe par le gouvernement pour calmer la grogne sont apparues indécentes, comme l’a dénoncé le Pr Pierre- Louis Léger, chef de service de réanimation pédiatrique à l’hôpital Armand-Trousseau, à Paris. «Le bâteau coule et on met des rustines». Dans son service, des chambres de réanimation étaient inutilisables par manque d’infirmiers. Pour la seule Ap-HP Assistance publique-Hôpitaux de Paris), 900 lits étaient fermés faute de personnel. « Depuis des années, les écoles d’infirmiers alertent sur la baisse de leur effectif d’élèves, explique Fanny Vincent. Un infirmier en réa gagne 1700 € net par mois, ce qui le classe au 28e rang des pays de l’Ocde. Cela ne fait rêver personne. »

On ne le gère pas comme une entreprise

Jamais les pouvoirs publics n’ont pris au sérieux les appels au secours des personnels en burn out qui quittaient l’hôpital, écœurés. « Le coronavirus s’est abattu sur un système de santé très affaibli », expliquait fin mars André Grimaldi, professeur à La Pitié-Salpêtrière, à Paris. La casse de l’hôpital public a commencé au début du siècle avec le tournant managérial : « Il ne fallait plus parler de service public mais d’entreprise, vendre du “ séjour hospitalier ” comme on vend des voitures. On s’est mis à parler de “ parts de marché ” », poursuit-il.

L’hôpital public a dû se calquer sur le modèle des cliniques privées, efficace peut-être lorsqu’il s’agit d’interventions standardisées qui peuvent être réalisées en chirurgie ambulatoire, mais inadapté dans la plupart des cas. « Il s’est agi d’être rentable, qu’il n’y ait plus de lits vides dans les services. Or, lorsque les gens arrivent aux urgences, on en fait quoi ? On a redécouvert les brancards… » Le 12 mars, lors de sa première allocution, Emmanuel Macron a semblé prendre conscience de l’importance de ce modèle social que ses prédécesseurs et lui-même avaient démantelé : « Il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché », déclarait-il. « Espérons que cette crise fasse prendre conscience que les épidémies, quelles qu’elles soient, ne sont pas compatibles avec la santé business », lui rétorque alors le Pr Grimaldi. Le 25 mars, le président de la République, dans un discours tenu à Mulhouse, annonce un plan massif d’investissement pour l’hôpital public… Enfin !

Les mesures issues du Ségur de la santé devraient figurer dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale qui sera présenté à l’automne au Parlement. Un budget qui prévoit déjà un déficit exceptionnel de 41 milliards d’euros en 2020, avant même toute nouvelle mesure en faveur de l’hôpital.

Le «Ségur de la santé» qui débute aujourd’hui avec les professionnels pourra t-il apporter des réponses ? Fanny Vincent aussi s’avoue sceptique : « Je doute que l’on sorte des politiques libérales qui ont détruit l’hôpital et je crains que les politiques de relance de l’économie se fassent en mode ajustements structurels du Fmi, c’est-à-dire assorties de cures d’austérité très importantes pour les budgets sociaux. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la mobilisation qui était à l’œuvre avant la crise, elle, ne faiblira pas. »