
Le premier Baromètre national des travailleurs pauvres paru fin avril 2025 met en lumière des chiffres préoccupants sur les conditions de vie des actifs précaires. 53 % des travailleurs pauvres déclarent en effet ne pas manger à leur faim. Maud Rivolier, docteure en droit privé et enseignante à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, apporte son éclairage.
Qui sont les travailleurs pauvres aujourd’hui en France ?
Maud Rivolier : Ce sont toutes les personnes qui, bien qu’exerçant une activité professionnelle, vivent sous le seuil de pauvreté monétaire fixé à 60 % du niveau de vie médian, soit 1 216 euros nets par mois pour une personne seule, ou 2 554 euros pour un couple avec deux enfants. En France, cela représente plus de 2,1 millions d’actifs soit 7 à 8 % des actifs occupés.
53 % des travailleurs pauvres déclarent ne pas manger à leur faim et 40 % disent sauter régulièrement des repas. Ces chiffres vous surprennent-ils ?
M. R. : Malheureusement non. Les associations le confirment : la précarité alimentaire est grandissante. Face à la hausse générale des coûts, certains doivent choisir entre manger, se chauffer ou se déplacer, et ce sont souvent les repas qui passent à la trappe.
Comment devient-on pauvre en travaillant ?
M. R. : Cette situation résulte de plusieurs facteurs combinés. D’abord les bas salaires. Dans une société aux écarts de revenus grandissants, le SMIC ne suffit plus à protéger. Les travailleurs pauvres sont souvent peu diplômés et mal outillés pour négocier de meilleures conditions. Ensuite, la faible intensité du travail : contrats courts et temps partiels deviennent la norme pour certains, avec un taux de pauvreté qui grimpe à 24 % chez les salariés à mi-temps. Enfin, le poids des charges fixes (logement, enfants, accès aux services essentiels) fragilise même les actifs à l’emploi stable.
Est-ce un phénomène nouveau ou ancien ?
M. R. : Il y a toujours eu des travailleurs pauvres. Ce qui est récent, c’est leur inscription durable dans le paysage du salariat. Apparu aux Etats-Unis dans les années 1960, le terme « working poor » gagne la France dans les années 1990, alors que le modèle social des Trente Glorieuses se délite. Depuis, la précarité s’invite au cœur même de l’emploi, avec des statuts instables, mal rémunérés et peu protecteurs.
Les femmes sont-elles plus exposées ?
M. R. : Oui elles représentent 78 % des emplois à temps partiel, et sont concentrées dans des secteurs peu rémunérés (nettoyage, soins à la personne, petite enfance…), avec des interruptions de carrière plus fréquentes. Par ailleurs, on voit apparaître de nouveaux profils comme les travailleurs des plateformes, à l’image des livreurs à vélo, qui cumulent faibles revenus, horaires instables et quasi absence de protection sociale.
Les entreprises ont-elles une part de responsabilité ?
M. R. : Oui, notamment dans les secteurs où les emplois sont précaires et peu qualifiés. Mais la question concerne aussi les RH, les managers et les représentants du personnel. La pauvreté étant souvent invisible, il faut apprendre à repérer les signaux faibles. Les comités sociaux et économiques peuvent jouer un rôle clé, à condition d’une réelle prise de conscience collective.
Que faudrait-il faire, selon vous, pour enrayer la précarité laborieuse ?
M. R. : Il faut agir sur plusieurs leviers en parallèle. Les employeurs doivent garantir des conditions de travail stables et dignes : faciliter l’accès au temps plein, ouvrir des perspectives d’évolution, éviter les impasses professionnelles. Les branches professionnelles ont un rôle à jouer en négociant des salaires réellement décents, au-delà des minima légaux. Côté pouvoirs publics, il est urgent de mieux encadrer le temps partiel subi et d’améliorer les conditions de vie autour du travail : logement, garde d’enfants, transports. Un emploi ne suffit pas à sortir de la pauvreté si l’environnement reste fragile.
Travailleurs pauvres : que révèle le premier baromètre ?
Selon le premier Baromètre national des travailleurs pauvres, publié par Andès (l’Association nationale des épiceries solidaires) en collaboration avec Ipsos, 53 % des travailleurs pauvres déclarent ne pas manger à leur faim. L’enquête, inédite, révèle des données préoccupantes : 40 % sautent régulièrement des repas et 77 % craignent une aggravation de leur précarité dans les mois à venir. Ce baromètre met en lumière une réalité souvent invisible : « l’insécurité alimentaire » touche aussi celles et ceux qui ont un emploi.

























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