Accueil Paroles d'experts Invités « Tout n’a pas commencé en 1945 »

« Tout n’a pas commencé en 1945 »

L’historienne Charlotte Siney-Lange. © Magali Delporte

Alors que la Sécu fête cette année ses 80 ans, l’historienne  Charlotte Siney-Lange nous rappelle qu’il existait déjà un système social en France avant la guerre. Ce sont d’ailleurs ses manquements qui ont conduit les résistants à concevoir un autre modèle universel et obligatoire, destiné à mettre toute la population en sécurité face aux aléas de la vie.

En mars 1944, le Conseil national de la résistance (CNR) appelle à la création d’un plan complet de sécurité sociale. Quel était son but ?

Charlotte Siney-Lange : Ce plan de sécurité sociale établi par les résistants entrait alors dans le cadre d’un programme beaucoup plus vaste. Ils envisageaient de reconstruire la société française sur de nouvelles bases, plus solidaires, plus justes, plus équitables. Il y avait de nombreux projets dans ce plan, et la Sécurité sociale en faisait effectivement partie. Elle visait à assurer plus de sécurité pour les individus, à refermer les portes de la pauvreté. Le détail du plan était encore flou à ce moment-là, mais il y avait cette idée de rupture avec le passé, notamment avec le système social d’avant-guerre.

C’est-à-dire ?

C. S.-L. : On a souvent tendance à penser que tout débute en 1945, mais il y avait déjà un système social avant. A la fin du XIXe siècle, un grand débat s’installe en Europe autour d’un système dit obligatoire, avec cette idée d’imposer aux gens de cotiser pour pouvoir s’assurer contre les risques de la vie. C’est ce qui se concrétise avec le modèle bismarckien en Allemagne.

Un autre modèle émerge en France : on protège les classes les plus pauvres avec un système d’assistance et on laisse la majorité de la population se protéger librement par le biais des sociétés de secours mutuels, ancêtres des mutuelles. L’Etat est largement déchargé des questions sociales. Mais la Première Guerre mondiale remet tout en cause : on compte des millions d’invalides, de veuves, d’orphelins, et on assiste à une explosion des problématiques sociales, qui s’aggravent avec la grande crise économique des années 1930, consécutive au krach boursier de Wall Street. Tout cela dans un contexte de grande tension politique, avec la montée du fascisme en Europe.

Le dispositif mis en place ne permet pas de protéger la population française…

C. S.-L. : On prend vite conscience que les forces privées, que ce soit le modèle caritatif ou mutualiste, sont insuffisantes pour prendre en charge toutes les problématiques. L’idée d’un système obligatoire devient alors incontournable. Ce sont les lois de 1928 et de 1930 qui mettent en place les premières assurances sociales en France. Elles offrent un minium de sécurité face à la maladie, à la vieillesse et à la maternité.

Il faut préserver ce modèle solidaire originel.

Mais elles ne concernent que certains salariés du secteur privé, avec un plafond de ressources relativement limité. Le système est très complexe et incomplet. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les résistants imaginent la Sécurité sociale, c’est pour sortir de ce passé inégalitaire et mettre en place quelque chose de plus universel. Il y avait aussi cette volonté d’instituer une démocratie sociale en confiant la gestion du système aux intéressés.

La Sécurité sociale a-t-elle été génératrice de progrès économique et social ?

C. S.-L. : C’était le pilier théorique de l’époque. Et pas seulement en France. Le rapport Beveridge, paru en 1942 au Royaume-Uni, revendique exactement la même chose. L’idée qui domine jusqu’aux années 1970, c’est qu’il faut investir dans le social pour développer l’économie. C’est là-dessus que repose le système pensé à la fin de la guerre. Et c’est ce que Pierre Laroque a construit dans les ordonnances de 1945. Sa volonté était de créer un système générateur de justice sociale, de sécurité et également de développement économique.

Dans les pays où les dépenses sociales sont élevées, il y a moins de pauvreté, la santé et la productivité sont meilleures…

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