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« En 2050, 4 millions de personnes âgées seront en situation de perte d’autonomie »

Charles Guépratte, directeur général de la Fehap. © Fehap

Crée en 1936, la Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne (Fehap) est à la croisée des champs sanitaire, médico-social et social. Hôpitaux, maisons de retraite, structures pour personnes handicapées… elle rassemble plus de 6 300 établissements qui emploient 370 000 professionnels. Ces derniers mesurent, au quotidien, les conséquences du vieillissement de la population. Charles Guépratte, directeur général de la Fehap, fait pour nous le tour des grands enjeux en la matière.

Promise dès 2017 par Emmanuel Macron, la loi « grand âge » devait être présentée le 12 février, finalement sous la forme d’un plan. Celui-ci a, une fois de plus, été reporté. Que vous inspire ce nouveau contretemps ?

Charles Guépratte : Ce report est une déception, mais il n’est malheureusement pas une surprise. La loi « grand âge » a déjà connu de nombreux reports et notamment ces deux dernières années. Ce nouvel ajournement s’inscrit dans une continuité d’instabilité politique et d’hésitations qui finissent par fragiliser tout un secteur. L’évolution de ce secteur doit se faire à la fois dans son organisation et dans son financement. Le choc démographique à venir est un enjeu de société. Il va au-delà du seul champ des politiques médico-sociales. Il va impacter les politiques sanitaires, du logement, d’aménagement du territoire, de transports… Et doit donc revêtir une ambition interministérielle. Nous avons besoin d’une réforme d’ensemble qui repense les parcours des personnes âgées, qui sécurise les financements. Et qui donne de la visibilité aux acteurs.

Selon la Drees, entre 150 000 et 200 000 emplois supplémentaires seront nécessaires en 2050 pour le soutien à l’autonomie des personnes âgées. Malgré ce constat alarmant, comment expliquez-vous que des mesures appropriées soient si longues à se mettre en place ?

C. G. : Les chiffres publiés par la Drees confirment la tendance lourde que nous observons. Elle estime à 23 millions le nombre de personnes de plus de 60 ans contre 18 millions en 2021. Le véritable enjeu n’est pas simplement le nombre de personnes âgées de plus de 60 ans. Mais plutôt le nombre de personnes âgées en situation de perte d’autonomie, soit environ 2,75 millions de personnes en 2021. A l’horizon 2050, ce chiffre atteindra 4 millions de personnes, soit 1,25 million supplémentaire. Entre les nouvelles places en Ehpad et la multiplication des solutions à domicile, il est en effet primordial de s’interroger sur les besoins de demain et les investissements nécessaires pour y répondre. 

Cela suppose une refonte des parcours, une meilleure articulation entre le médico-social et le sanitaire. Et surtout une adéquation réelle des financements avec les besoins. Aujourd’hui, nombre de nos adhérents sont en grande fragilité financière et susceptibles de fermer dans les mois et années à venir. Sans révision des modalités de financement, certains établissements pourraient disparaître. Nous sommes face à une équation simple : les besoins augmentent fortement, mais les ressources et les cadres d’action n’évoluent pas au même rythme.

Si plusieurs facteurs peuvent expliquer cette latence, c’est avant tout l’instabilité politique qui vient freiner toute avancée concrète. Les ministres ne restent pas suffisamment longtemps pour porter des réformes de long terme tandis que le Parlement peine à dégager des compromis durables sur un sujet pourtant essentiel. Or, la politique du grand âge exige de la constance, de la visibilité et un engagement pluriannuel.

Les métiers de l’aide à la personne, essentiels au lien social et à la dignité des personnes âgées, restent insuffisamment valorisés.

On sait à quel point le secteur peine à recruter, alors même que les départs à la retraite, notamment parmi les aides à domicile, vont s’accentuer. Quelles mesures fortes réclamez-vous pour renforcer l’attractivité des métiers ? 

C. G. : Les difficultés de recrutement constituent aujourd’hui un enjeu structurel majeur. Si nous voulons attirer 200 000 professionnels supplémentaires à l’horizon 2050, nous devons changer d’échelle et de méthode. Les moyens alloués ne sont pas à la hauteur des besoins du secteur. Comment mener une politique salariale alors que lors de la dernière conférence salariale du 18 février 2026, pour la deuxième année consécutive, aucune enveloppe n’a été accordée pour des augmentations de salaire ?  

Les professionnels fonctionnent avec des horaires atypiques (travail la nuit, les dimanches…). Ils sont soumis à des contraintes physiques (troubles musculosquelettiques récurrents). Le développement d’une culture de la prévention est essentiel. Notamment avec l’intégration dans les diplômes d’un bloc de compétences spécialement dédié. Malheureusement, certaines décisions sont aujourd’hui difficilement compréhensibles. Comme celles réduisant les aides à l’apprentissage, alors que cette voie constitue un atout indéniable en matière de recrutement.

Au-delà de la question salariale, il y a un véritable problème de reconnaissance. Ces métiers sont essentiels au lien social et à la dignité des personnes âgées. Et pourtant, ils restent insuffisamment valorisés. Il faut ouvrir de véritables perspectives de carrière, renforcer l’accès à la formation, développer les pratiques avancées, faciliter les passerelles entre domicile et établissement. Mais aussi entre les métiers eux-mêmes. Et également mieux prendre en compte la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.

Notre pays va faire face à une demande exponentielle de soutien à domicile des personnes âgées. Le modèle économique de l’aide à domicile peut-il faire face à ce défi, alors que de nouvelles diminutions de la participation publique ne semblent pas totalement exclues ?

C. G. : Le modèle économique du soutien à domicile est aujourd’hui structurellement fragile. Il repose sur des équilibres précaires alors même que la demande va fortement augmenter dans les années à venir. Outre les revalorisations salariales évoquées précédemment, les frais de déplacement constituent également une charge croissante. A cela s’ajoutent des coûts souvent invisibles et insuffisamment valorisés : coordination, évaluations, gestion des plannings, suivi administratif et échanges avec les partenaires de santé.

Le modèle de tarification pose lui aussi problème en ne tenant pas suffisamment compte de l’intensité des interventions. Une personne nécessitant plusieurs passages quotidiens peut être financée de manière comparable à une autre ayant des besoins beaucoup plus limités. Cela conduit à une sous-valorisation des situations les plus complexes.

Enfin, les exigences réglementaires et numériques génèrent des coûts supplémentaires durables, sans compensation systématique. Dans ces conditions, envisager une diminution de la participation publique serait extrêmement risqué. Si nous voulons faire face à la demande croissante, il est indispensable de sécuriser les financements et de revoir en profondeur la tarification afin de garantir la pérennité des services et la qualité de l’accompagnement.

Il est indispensable que les financements publics évoluent en cohérence avec la réalité des charges et avec le niveau croissant de dépendance des résidents des Ehpad.

Dans le même temps, une large majorité des Ehpad (particulièrement dans les secteurs public et privé non lucratif) sont en déficit. Quels sont les leviers financiers à activer pour financer la dépendance des personnes âgées et éviter qu’à terme, seuls les foyers les plus aisés aient les moyens de faire face à la perte d’autonomie ?

C. G. : La situation financière des Ehpad est aujourd’hui très préoccupante, en particulier dans notre secteur. Ces établissements jouent pourtant un rôle essentiel dans la cohésion sociale. Environ deux tiers des places sont habilitées à l’aide sociale, ce qui permet à des personnes de tout niveau de revenus d’y accéder. Pour les préserver et les sécuriser, cela suppose donc de compenser correctement les écarts entre les tarifs administrés et les coûts supportés par les établissements, afin qu’ils ne soient pas contraints de réduire leur offre sociale pour survivre.

En parallèle, il est indispensable que les financements publics évoluent en cohérence avec la réalité des charges et avec le niveau croissant de dépendance des résidents. Les dotations doivent couvrir les coûts réels, notamment salariaux, et tenir compte de l’intensité de l’accompagnement requis. Le modèle actuel de tarification atteint ses limites et pénalise trop souvent les établissements qui accueillent des personnes à faibles revenus et ne valorisent pas les politiques de prévention.

Il est difficile d’être exhaustif, mais le vieillissement de la population est un phénomène structurel. Il appelle des ressources stables et pérennes pour la branche autonomie. Sans engagement financier clair et durable, nous prendrions le risque d’affaiblir tout un secteur.