
Longtemps absents du débat public en France, les PFAS, ces substances chimiques persistantes, font désormais l’objet d’une attention croissante. Pauline Cervan, chargée de mission règlementaire et scientifique, docteure en pharmacie et toxicologue spécialiste des impacts des produits chimiques sur la santé, retrace l’histoire de cette prise de conscience tardive et interroge les réponses face à une contamination aujourd’hui diffuse et généralisée.
Depuis quand le problème des PFAS a-t-il émergé ?
Pauline Cervan : Cela fait quand même assez longtemps. Le sujet a commencé à émerger aux Etats-Unis au début des années 2000, à la suite de l’initiative d’un éleveur qui a constaté que ses vaches mouraient de manière inhabituelle. Ce dernier a alors fait le lien avec la proximité d’une usine émettant énormément de substances chimiques. Il a alors contacté un avocat qui s’est intéressé au dossier, et qui a découvert l’ampleur de la pollution. Il y a ensuite eu toute une série de procès dans les années 2000. En Europe, en revanche, la prise de conscience est arrivée bien plus tard, plutôt au début des années 2020.
Pourquoi ?
P. C. : Ce laps de temps entre la prise de conscience des Etats-Unis et celle de la France ne s’explique pas vraiment. En tout cas, la communauté scientifique est quand même au courant depuis très longtemps. Plusieurs chercheurs qui se sont intéressés au sujet avaient déjà émis des alertes. Mais ces avertissements ont été complètement ignorées pendant des années. Je pense notamment à la déclaration de Madrid, qui date de 2015, où des centaines de scientifiques du monde entier ont alerté les Etats et les gouvernements sur les risques liés aux PFAS en leur demandant d’agir.
Personne n’a alors pris ces alertes en compte ?
P. C. : Oui, en effet, la problématique de la pollution aux PFAS a été complètement ignorée par les gouvernements, les journalistes et aussi le grand public. Le sujet est vraiment passé à la trappe.
De quelle manière le sujet a-t-il pu enfin être mis au jour en France ?
P. C. : Le sujet a émergé avant tout grâce à la société civile : des associations comme Générations futures, mais aussi des journalistes qui ont enquêté de manière approfondie. Le véritable déclencheur se situe en 2022, à la suite d’un reportage sur la pollution aux PFAS au sud de Lyon, sur le site industriel de Pierre-Bénite. Il s’agissait d’une enquête du média Vert de rage, diffusée sur France 5, à laquelle s’est ajouté un numéro d’Envoyé spécial consacré à cette question. A partir de là, le sujet a commencé à s’imposer beaucoup plus nettement dans le débat public en France.
Par quels biais ?
P. C. : Plusieurs enquêtes ont ensuite joué un rôle déterminant, en particulier celle du Monde, qui a eu un fort retentissement, avec la publication, début 2023, de la carte du Forever Pollution Project. A partir de ce moment, le sujet a véritablement pris de l’ampleur et est devenu un enjeu politique, avec l’émergence de propositions de loi, notamment portées par le député écologiste Nicolas Thierry. Ce qui est frappant, c’est que cette prise de conscience est venue principalement de la société civile. Alors même que les Etats avaient été alertés de longue date par les scientifiques, ce sont des associations et des journalistes qui ont fait émerger le sujet, qui ont alerté et informé la population, et non l’Etat, ce qui n’est pas normal.
Pourriez-vous nous expliquer ce que sont les PFAS ?
P. C. : Il s’agit d’une grande famille de molécules chimiques. Très vaste, elle regroupe plusieurs milliers de substances différentes. Elles ne sont pas toutes identiques, mais elles ont un point commun : elles sont toutes caractérisées par la présence de liaisons entre des atomes de carbone et des atomes de fluor. Concrètement, chacune de ces substances contient au moins un atome de carbone relié à au moins deux atomes de fluor. C’est ce qui définit les PFAS d’un point de vue chimique : c’est une définition dite structurelle. Cette liaison très particulière entre le carbone et le fluor, qu’on appelle une liaison fluorée, est justement ce qui confère aux PFAS leurs propriétés.
Quelles sont-elles ?
P. C. : Ce sont des propriétés très intéressantes du point de vue industriel. Elles rendent ces substances résistantes à la chaleur, à l’eau et aux graisses. Autrement dit, elles sont imperméables à l’eau et au gras. Autant d’avantages techniques pour lesquels ils sont utilisés dans un très grand nombre d’applications. On les retrouve aussi bien dans le textile que dans les ustensiles de cuisine, mais aussi dans de nombreuses applications industrielles, dans l’électronique, et plus largement dans énormément de produits du quotidien.
Depuis quand sont-ils utilisés ?
P. C. : Dès l’après-guerre, les PFAS sont largement employés dans les années 50. Mais on a réalisé leurs effets toxiques que très récemment. Enfin, du côté du grand public… Parce que la communauté scientifique, elle, le savait quand même depuis longtemps. Tout comme les industriels qui fabriquaient ces substances, parce qu’ils avaient fait leurs propres études. Ils avaient même constaté, dans leurs usines, que leurs salariés tombaient malades. Donc ils étaient au courant, dès les années 60-70 qu’il y avait des problèmes avec ces substances, notamment d’un point de vue cancérogène. Mais ils ont délibérément caché ces connaissances aux pouvoirs publics.
On sait aujourd’hui que l’eau potable est très largement contaminée, mais souvent à des niveaux relativement faibles. En réalité, l’exposition principale vient plutôt des aliments, parce que les milieux sont contaminés, donc les cultures et l’élevage aussi.
Auriez des exemples d’industriels qui avaient connaissance de ces risques ?
P. C. : Oui, on peut citer la marque Dupont, qui est l’un des premiers fabricants de PFAS aux Etats-Unis et qui a commercialisé le Téflon. Le Téflon était fabriqué à partir de PFOA, l’un des PFAS les plus employés historiquement. Très toxique, il est reconnu comme cancérogène avéré par l’OMS. Donc on savait déjà, dès les années 60-70, qu’il y avait des risques de cancer et d’autres problèmes de santé liés au PFOA, et plus particulièrement sur leurs salariés. Sur les femmes enceintes notamment, et leurs bébés qui développaient des malformations.
Comment se fait-il qu’il n’y ait pas eu de condamnation à l’époque ?
P. C. : Parce que les industriels ont caché ces informations aux pouvoirs publics. Ils n’ont pas transmis ces données. Donc il y a clairement eu une faute de la part des industriels. Et également aussi de la part des Etats, qui n’ont pas suffisamment contrôlé, ni demandé des comptes aux industriels. C’est vraiment une responsabilité partagée entre les industriels et les gouvernements.
Quelles sont les conséquences des PFAS sur la santé ?
P. C. : Ces substances sont extrêmement persistantes dans l’environnement. C’est-à-dire qu’elles se dégradent très, très lentement, voire pas du tout pour certaines. Et comme on en émet continuellement, et qu’elles ne se dégradent pas, elles ne cessent de s’accumuler dans l’environnement dans les sols, dans l’eau, dans l’air, et ensuite dans le vivant aussi. Donc dans les aliments, et donc dans les êtres vivants. Elles sont totalement diffuses, puisqu’elles sont transportées par le cycle de l’eau, mais aussi par l’air. Aujourd’hui, tous les milieux contiennent des PFAS.
Peut-on parler de contamination ?
P. C. : Parfaitement. Et cette contamination est généralisée. Les PFAS se retrouvent partout : au Groenland, au sommet de l’Himalaya… Et quasiment tous les êtres vivants sont contaminés par des PFAS. Il y a une étude de Santé publique France qui a montré que 100 % de la population française était contaminée par au moins deux PFAS. Cela ne veut pas dire que nous allons tous tomber malades. En revanche, cette contamination s’ajoute à une exposition chronique et participe à un effet cocktail avec d’autres polluants chimiques.
Quels sont les risques sur la santé ?
P. C. : Les PFAS regroupent des milliers de substances, mais seules certaines sont bien documentées à ce jour. Les données scientifiques solides ne concernent encore que quelques-unes d’entre elles. Concernant leurs effets sur la santé, ils sont très variés et touchent plusieurs organes du corps humain. Parmi les principaux impacts identifiés, les PFAS présentent des risques variés et préoccupants pour la santé. Au niveau du foie, ils provoquent une augmentation du cholestérol, ce qui contribue à un risque cardiovasculaire accru.
Concernant la thyroïde, les perturbations qu’ils engendrent affectent non seulement le métabolisme, mais ont aussi des conséquences sur le développement du fœtus, la thyroïde jouant un rôle clé dans le développement du cerveau. Sur le plan reproductif, les effets incluent des difficultés à concevoir, des retards pour tomber enceinte, ainsi que des accouchements prématurés. Enfin, certains PFAS, comme le PFOA, sont reconnus comme cancérogènes avérés pour l’homme par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).
Comment expliquer, concrètement, que ces molécules détériorent la santé ?
P. C. : Tous les effets évoqués sont solidement documentés par des études scientifiques. Les chercheurs ont démontré un lien direct : plus l’exposition à ces substances est élevée, plus les risques de développer des pathologies augmentent. Ces pathologies concernent notamment le foie, la thyroïde, la reproduction, ainsi que le système immunitaire. Ainsi, le lien entre l’exposition aux PFAS et leurs effets sanitaires est clairement établi pour certaines de ces substances.
Et concernant la contamination de l’eau potable ?
P. C. : L’homme est principalement exposé par son alimentation : soit via les aliments, soit via l’eau potable. Ce sont les deux principales sources. On sait aujourd’hui que l’eau potable est très largement contaminée, mais souvent à des niveaux relativement faibles. En réalité, l’exposition principale vient plutôt des aliments, parce que les milieux sont contaminés, donc les cultures et l’élevage aussi.
Pourquoi a-t-on découvert si tard la présence de PFAS dans l’eau potable ?
P. C. : La raison est simple : il s’agit d’un retard réglementaire. Il y a encore très peu de temps, la recherche des PFAS dans l’eau potable n’était pas obligatoire. Avant 2024, ces substances n’étaient pas recherchées dans les analyses.
Depuis quand les premiers tests ont-ils été réalisés en France ?
P. C. : Les premiers tests officiels dans l’eau potable remontent à 2022, à la suite des révélations concernant la plateforme industrielle de Pierre-Bénite, au sud de Lyon. C’est l’ARS Auvergne-Rhône-Alpes qui a initié ces premières mesures officielles. Avant cela, seules des campagnes exploratoires avaient été menées, notamment par l’Anses vers 2011, mais avec des techniques d’analyse moins performantes qu’aujourd’hui. Actuellement, les méthodes permettent de détecter des concentrations beaucoup plus faibles.
Que révèlent les analyses aujourd’hui effectuées ?
P. C. : Elles montrent que les PFAS peuvent être retrouvés même loin des sites industriels, confirmant ainsi que cette pollution est diffuse et que personne n’est épargné. Cependant, les zones les plus contaminées restent celles situées à proximité des sites industriels. Au sud de Lyon, par exemple, près des usines Arkema et Daikin, qui fabriquent des PFAS, l’eau potable est régulièrement non conforme depuis 2022, avec des dépassements des normes réglementaires.
Un lien a-t-il été établi avec des pathologies ?
P. C. : Non, et il s’agit là d’une lacune majeure. Aucune étude épidémiologique n’a été lancée par les pouvoirs publics pour établir ce lien. En revanche, des collectifs de chercheurs et de citoyens travaillent sur le sujet pour déterminer si la surexposition via l’eau et l’environnement est liée à une surincidence de pathologies. Pour l’instant, aucune conclusion locale ne peut être tirée.
Existe-t-il d’autres zones contaminées en France ?
P. C. : Oui, par exemple à Salindres, dans le Gard, autour de l’usine Solvay, qui produisait un PFAS appelé TFA. En 2024, l’association Générations futures a révélé une pollution record dans les rivières et l’eau potable en aval de l’usine. Là encore, aucune étude sanitaire officielle n’a été menée. On retrouve aussi des contaminations loin des sites industriels, notamment à cause de l’épandage de boues de stations d’épuration sur les sols agricoles. Ces boues, non analysées pour les PFAS, ont contaminé les sols, puis les nappes phréatiques et enfin l’eau potable. C’est le cas dans les Ardennes et la Meuse, où des interdictions de consommation sont toujours en vigueur.
Quels sont les seuils réglementaires ?
P. C. : Les seuils réglementaires actuels, fixés par la directive européenne sur l’eau potable, sont de 0,1 microgramme par litre pour la somme de 20 PFAS. Cependant, ce seuil n’est pas basé sur le risque sanitaire, mais sur des capacités de mesure historiques des années 1980. Les scientifiques estiment qu’il est insuffisamment protecteur. Certains pays, comme le Danemark, ont fixé des seuils bien plus bas, de l’ordre de quelques nanogrammes par litre.
Quel est votre avis sur ces seuils ?
P. C. : Je m’appuie sur les recommandations des scientifiques. L’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) a fixé des seuils sanitaires beaucoup plus bas pour certains PFAS. Il est clair que la norme française actuelle n’est pas assez protectrice. Mais il est important de rassurer sur l’eau potable : dans la majorité des cas, les niveaux de PFAS restent faibles. Cependant, dans les zones où des dépassements sont constatés, une vigilance particulière est nécessaire, surtout pour les populations sensibles comme les femmes enceintes et les enfants.
Maintenant que les tests sont obligatoires, que va-t-il se passer ?
P. C. : Il faut déjà qu’ils soient réellement faits partout, ce qui n’est pas encore le cas. Ensuite, il faudra voir comment les autorités gèrent les dépassements, parce qu’il n’y a pas de consignes nationales claires. Aujourd’hui, la gestion est laissée aux autorités locales, et ça crée des inégalités. Il faut continuer à mesurer, rendre les données publiques, harmoniser les réponses, et surtout agir sur les sources de pollution. Tant qu’on ne regarde pas, le problème n’existe pas. Et aujourd’hui, on ne peut plus se permettre de fermer les yeux.
Et le principe du pollueur-payeur ?
P. C. : Il n’est pas appliqué en France. Pourtant, la dépollution est possible, avec des filtres à charbon actif, mais ce procédé est très cher. Aujourd’hui, ce sont les citoyens qui paient, via leur facture d’eau. Aux Etats-Unis, des industriels ont été condamnés à payer des milliards pour dépolluer. En Europe, c’est encore très marginal.
Comment les citoyens peuvent-ils s’informer ?
P. C. : Les données existent, mais elles sont illisibles pour le grand public. C’est pour cette raison que Générations futures et Data for Good ont créé un outil accessible qui permet de visualiser les contaminants.

























