La Ligue contre le cancer alerte sur le ralentissement du dépistage pendant le confinement et son président Axel Kahn estime que 30 000 malades auraient renoncé à consulter pendant cette période. Il les invite à retrouver le chemin des cabinets médicaux sans attendre. Interview.

Le professeur Axel Kahn, généticien, est président de la Ligue contre le cancer depuis 2019.

Comment se portent les malades du cancer, après cette période de confinement ?

Il y a de bonnes et de mauvaises nouvelles pour les malades du cancer. La bonne, c’est qu’ils n’ont pas été plus exposés au Covid-19. On le craignait au début de l’épidémie, mais il s’avère qu’ils ont bien résisté. La mauvaise nouvelle, c’est que pour les patients déjà diagnostiqués, la période de confinement a pu entraîner des reports ou des annulations de traitements, une limitation des aides à domicile, un arrêt des soins de kinésithérapie ou de la prise en charge de la douleur, ou encore une interruption du suivi psychologique. C’est une perte de chance considérable pour eux.

De plus, ceux qui, pendant le confinement, ont remarqué une petite boule dans le sein, une grande fatigue, du sang dans des crachats… n’ont pas fait la démarche d’aller consulter, comme ils l’auraient sans doute fait en temps normal. Or, un diagnostic tardif, c’est un processus de soin tardif, donc beaucoup plus lourd, avec des chances de rémissions moindres. C’est une réalité concrète terrible pour ces personnes et une difficulté supplémentaire qui se profile pour notre système de santé.

Quel suivi pour les malades en chimiothérapie pendant le confinement ?

Pour ces patients, le protocole s’est globalement bien déroulé. De plus, nous n’avons pas eu l’impression que les malades sous chimio infectés par le Covid-19 aient eu des formes plus graves. Pour autant, il fallait les protéger, coûte que coûte. Les protocoles ont été allégés. Les oncologues ont privilégié les chimios plutôt par voie orale que par transfusion. Il y a eu également des simplifications dans les séances de radiothérapie, et enfin on a repoussé fréquemment des interventions chirurgicales, quand cela était possible.

Les malades du cancer ont-ils moins consulté pendant cette période ?

Oui, ils ont eu peur d’être contaminés en sortant de chez eux, et parce qu’il régnait un climat anxiogène, surtout au début du confinement. On s’en souvient, le discours ambiant a été très insistant sur le risque accru de développer des formes plus graves si les malades cancéreux étaient infectés par le Covid-19. Heureusement, cela ne s’est pas confirmé.

Le facteur de risque dominant restant l’âge. La Ligue a été très active pendant le confinement, organisant des téléconsultations ou du soutien psychologique par téléphone. Mais par-dessus tout, les malades du cancer se sont sentis abandonnés.

Pourquoi ?

Ils se sont retrouvés seuls, surtout au début du confinement. C’est le plus terrible pour les malades. Ils n’arrivaient plus à contacter leur oncologue ou leur médecin. Beaucoup ont eu le sentiment de se retrouver encore plus isolés. On leur disait que l’opération était repoussée. Mais quand ? Ils n’avaient pas de réponse. C’est pour que cela que la Ligue a mis en place, très tôt, une cellule d’écoute. J’ai eu le sentiment qu’il subissait une triple peine : le cancer, se sentir fragiles, et se sentir abandonnés.

Quel est votre message avec le déconfinement ?

Que les malades retrouvent vite le chemin des soins, du dépistage. Deux mois de retard dans le diagnostic, ce n’est pas catastrophique pour la plupart des cancers. Mais il ne faut pas traîner car il peut y avoir des embouteillages, des temps d’attente plus longs, c’est pour cela que notre conseil est de se rendre dans les centres de dépistage tout de suite.

Vous avez remarqué un effondrement des dons pour la Ligue pendant cette période ?

Oui, c’est très net. Les dons se sont effondrés pour la plupart des associations. Pour la Ligue, c’est terrible, car nous avons des programmes de recherche qui pourraient être interrompus et surtout toute l’aide sociale que nous délivrons aux malades pourrait diminuer voire s’arrêter. 2020 est la pire année que nous ayons connue après la Seconde Guerre mondiale.