Soumission chimique : « En réalité, c’est un phénomène très ancien »

Leïla Chaouachi, pharmacienne au centre d’addictovigilance de Paris, experte nationale de l’enquête soumission chimique auprès de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). © Leïla Chaouachi

Le procès Mazan a braqué les projecteurs sur la soumission chimique, phénomène en augmentation mais qui n’est pourtant pas nouveau. Leïla Chaouachi, pharmacienne au centre d’addictovigilance de Paris, experte nationale de l’enquête soumission chimique auprès de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et fondatrice du Centre de référence sur les agressions facilitées par les substances (Crafs), nous éclaire sur la question.

Vous faites une distinction entre soumission chimique et vulnérabilité chimique, pourriez-vous expliquer ?

Leïla Chaouachi : La soumission chimique correspond au fait de droguer quelqu’un sans son consentement, à son insu dans le but de commettre un crime ou un délit. La vulnérabilité chimique, on en parle moins, évoque un état de fragilité induit par la consommation volontaire d’une substance et dont les agresseurs se servent. Les deux cas sont des facteurs aggravants par la loi du 3 août 2018 puisqu’une victime n’est jamais responsable de son agression.

Est-ce un phénomène en augmentation aujourd’hui ?

L.C. : Oui. Selon les autorités sanitaires, dans la sphère festive mais aussi privée (familial ou amical), c’est dans 41 % des cas. L’affaire des viols de Mazan en est un exemple flagrant.

En 2022, le Centre d’évaluation et d’information sur la pharmacodépendance et d’addictovigilance recensait une hausse de 69 % des cas de soumission chimique par rapport à 2021. Dans 80 % des cas, les victimes sont des femmes. Ces chiffres sont sans doute sous-estimés car beaucoup de victimes n’osent pas porter plainte ou n’ont aucun souvenir des faits.

Souvenez-vous, de la princesse endormie, des philtres d’amour. C’est véritablement ancré dans notre inconscient collectif, et ce dès la plus tendre enfance.

Depuis 2017, à la faveur du mouvement #MeToo, nous avons constaté une nette augmentation des témoignages de victimes. A partir de 2021, avec la création du #MeTooGHB, le nombre de témoignages est devenu exponentiel.

Mais en réalité, la soumission chimique, c’est vieux comme le monde. Les contes et légendes, la mythologie sont remplis de références à ce phénomène. Souvenez-vous, de la princesse endormie, des philtres d’amour. C’est véritablement ancré dans notre inconscient collectif, et ce dès la plus tendre enfance.

Qui sont les victimes et quelle est la prise en charge ?

L.C: En 2022, 82 % des victimes étaient des femmes. Cette donnée concerne aussi bien des femmes cisgenres que transgenres. Et elles concernaient des personnes âgées de 9 mois à 90 ans. Les agresseurs, quant à eux, sont en grande majorité des hommes, très souvent connus de leurs victimes.

La prise en charge des victimes n’est pas évidente parce qu’il est compliqué d’agir vite et pourtant, il le faut le faire car ces substances s’éliminent rapidement dans le sang et l’urine. En quelques heures à quelques jours seulement.

On recommande également de ne pas se laver, ni de changer de vêtements avant d’avoir été examiné par un médecin, afin de préserver les preuves. Si les délais sont passés, reste la possibilité d’une analyse capillaire, à réaliser entre 4 à 6 semaines après les faits.

Il est important que la victime dépose plainte rapidement. Elle sera orientée vers une unité médico-judiciaire. L’objectif est de conserver les éléments de preuve. Des prélèvements de sang et d’urine seront effectués. S’il est question d’agression sexuelle, on va rechercher l’ADN étranger, constater des lésions aux niveaux corporel et gynécologique.

Dans les cas de viol, une prophylaxie anti-VIH et une contraception d’urgence sont mises en place.

Qu’est-ce que le Crafs ?

L.C. : C’est une plateforme de libération de la parole et d’information pour les victimes de soumission chimique, créé en octobre 2024 par le centre d’addictovigilance de Paris. Un dispositif de téléconseil spécialisé, destiné à la fois à l’accompagnement du professionnel de santé et à l’orientation des victimes de soumission et de vulnérabilité chimique.

Le projet trouve son origine dans le mouvement #MeToo et il y a eu ensuite un tournant à l’automne 2021, lors du mouvement #BalanceTonBar, qui a commencé en Belgique puis s’est répandu en Europe. Et puis, il y a eu un véritable déclencheur au moment du procès des viols de Mazan. Nous avons reçu énormément de sollicitations après.

Sur cette plateforme, nous sommes toutes des femmes, pharmacologues, experte en santé publique et spécifiquement formée sur les violences sexistes et sexuelles et sur les psychotraumatismes. Nous prenons le temps de parler avec les victimes et nous les orientons si besoin. C’est aussi un outil de ressources pour les professionnels.

• Pour signaler un cas de soumission chimique.

• Soumission chimique : article 222-30-1 du code pénal