
A force d’entendre les mêmes phrases dans leurs consultations à l’Oncopole, à Toulouse, Luce Domingo-Lévy et deux de ses collègues psychologues ont pris conscience d’un phénomène massif : la culpabilité ressentie par les femmes atteintes d’un cancer. Pour interroger ce phénomène de société, ils ont réalisé un podcast au sein de l’établissement.
Pourquoi avoir voulu traiter du sujet de la culpabilité ?
Luce Domingo-Lévy : A l’origine de ce projet, nous sommes trois psychologues cliniciens. Nous sommes partis de notre expérience clinique quotidienne à l’Oncopole, à Toulouse, avec les patients et leurs proches. Nous recevons principalement des femmes malades du cancer et, très vite, ce qui est apparu de manière massive chez elles, c’est cette culpabilité. Nous voulions ouvrir cette question, la porter au-delà des murs de l’hôpital pour la replacer dans le champ du social. Interroger cette question de société. Le podcast s’est imposé de lui même : c’est un format populaire, accessible, gratuit. Il permet d’ouvrir ces réflexions à d’autres publics.
Pourquoi se sentent-elles coupables ?
L. D.-L. : Les patientes nous disent souvent qu’elles doivent « rester fortes », « positives », qu’elles n’ont « pas le droit d’être tristes ou déprimées ». La posture combative et guerrière qu’elles décrivent est en fait profondément nourrie d’injonctions sociales. Et ce sont ces injonctions qui génèrent de la culpabilité chez les patientes. Si elles se sentent tristes, dépassées ou vulnérables, elles ont l’impression de ne pas être à la hauteur. Nous voulions mettre à nu les normes qui entourent la maladie.
Notre société valorise la performance et la productivité. La vulnérabilité y a donc peu de place.
Est-ce que les hommes ressentent la même pression ?
L. D.-L. : Probablement pas. Les injonctions autour de la combativité, de l’attitude à adopter et du rôle familial à assurer sont bien plus fortes chez les femmes. Les études issues des sciences humaines, et notamment en sociologie, vont dans ce sens. Même pendant la maladie, elles continuent à maintenir l’ordre familial. Ce sont des attentes implicites, mais très fortes. S’occuper des enfants, préparer les repas, organiser la maison… Certaines femmes nous disent : « Je fais mes plats à l’avance avant la chimio pour que tout soit prêt à la maison. »
Que disent la recherche et la littérature scientifique sur ces questions ?
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