ANDRÉ CICOLELLA, CHIMISTE ET TOXICOLOGUE

Fondateur du Réseau environnement santé (Res), lanceur d’alerte, André Cicolella est spécialiste de la santé environnementale.

ENTRETIEN ANNE-MARIE THOMAZEAU  PORTRAIT MAGALI DELPORTE

Vous alertez depuis des années sur l’influence de l’environnement sur les cancers ?

André Cicolella – En effet, et les constats sont accablants. Ce sont maintenant les cancers hormono-dépendants qui sont les plus nombreux partout dans le monde.
Le nombre de cancers du sein a doublé, celui de ceux de la prostate a triplé, et leur incidence est particulièrement forte dans les pays développés. On le constate, le taux de cancers augmente avec celui du Pib. Il en va de même avec l’épidémie de maladies chroniques : obésité, diabète… Or, aujourd’hui, notre système de soins et les politiques publiques ne tiennent pas compte de la santé environnementale. Le fond du problème, c’est notre système de santé. Si nous sommes très forts pour prendre en charge les personnes une fois qu’elles sont malades, nous semblons oublier que les maladies ont des causes… Et nous ne nous attaquons pas aux racines. C’est pourquoi nous avons créé, il y a dix ans, le Réseau environnement santé (Res) pour alerter sur ces questions.

Vous accusez les perturbateurs endocriniens (PE) ?

A. C. – En effet, il est aujourd’hui avéré que les PE sont responsables des cancers hormono-dépendants, des maladies métaboliques, de l’autisme, des troubles de déficit de l’attention/hyperactivité (Tdah), et des troubles de la reproduction ; ils altèrent la qualité du sperme et causent l’endométriose. Nous avons un plan cancer de 1,5 milliard d’euros, mais pas un mot sur les PE!

De fait, il est donc important de savoir où on les trouve ?

A. C. – Il y en a dans de nombreux produits d’usage quotidien, en particulier, en matière plastique (bouteilles, sols en Pvc…) mais aussi dans les parfums et les cosmétiques. 20 à 40 % des phtalates* sont repérés dans la poussière domestique. C’est pourquoi il faut toujours bien aérer son intérieur et passer régulièrement l’aspirateur. On les trouve aussi dans l’alimentation. Plusieurs études montrent que manger dans un fast-food augmente le niveau de phtalates dans le corps le lendemain. Ce sont les effets des emballages dans lesquels sont conservés le pain et la viande. La matière plastique, c’est le grand combat. Les risques les plus importants apparaissent dans les périodes où l’exposition est sensible, au tout début de la grossesse durant la formation du fœtus.

“Le nombre de cancers augmente avec le taux de Pib.”

En vous écoutant, on est un peu découragé…

A.C.–Il ne faut pas : en la matière, rien n’est irrémédiable. Il est prouvé aujourd’hui que changer son mode de vie et ses habitudes diminue fortement les risques. Aux Etats- Unis, une étude menée sur des jeunes femmes a montré qu’après trois jours
sans utilisation de cosmétiques, la teneur en phtalates avait baissé de 30 % dans leurs urines. J’ai donc un discours optimiste. Nous savons les choses, nous avons une multitude de méta-analyses qui prouvent les liens entre environnement et santé.
En dix ans, nous avons considérablement avancé. De plus en plus d’acteurs se mobilisent et cela va s’accélérer. Ce combat, nous sommes en train de le gagner.

Vous avez lancé la charte Villes et territoires sans PE. De quoi s’agit-il ?

A. C. – Nous demandons à des villes et à des collectivités de s’engager à choisir des produits d’entretien sans PE, d’éliminer les pesticides pour la gestion des espaces verts, de développer les cantines bio… Des villes de toute taille (Tulle, Limoges, ou Strasbourg) ont déjà signé cette charte et elle va être adoptée par la Région Ile-de-France.

* Groupe de produits chimiques dérivés (sels ou esters) de l’acide phtalique, couramment utilisés comme plastifiants des matières plastiques.