« La bonne santé ne dépend pas que de la médecine »

Jean David Zeitoun©Astrid di Crollalanza
Jean David Zeitoun©Astrid di Crollalanza

Jean-David Zeitoun est épidémiologiste. Dans son livre La Grande Extension (éditions Denoël), il nous explique pourquoi, malgré le triplement de l’espérance de vie en 300 ans, l’humanité risque, par ses comportements, une rétrogression profonde de son état de santé.

La destruction des écosystèmes favorise le passage des virus de l’animal à l’homme

Jean-David Zeitoun.

Pourquoi avoir choisi de placer l’extension de l’espérance de vie au premier plan de votre ouvrage ?


Jean-David Zeitoun : Depuis le XVIIIe siècle, l’humanité a quasiment triplé sa durée de vie. Cet allongement de l’espérance de vie n’a cessé de progresser depuis 300 ans, et jusqu’en 2010 environ, pour culminer à 80 ans, voire 85 ans dans les pays riches. A partir du XVIIIe siècle, les mesures de santé publique qui ont été prises concernant l’hygiène et l’assainissement des villes, l’amélioration de la nutrition et la vaccination, ont eu un effet considérable sur le recul de la mortalité. Puis la médecine et les médicaments ont encore fait progresser la durée de vie. Or aujourd’hui, malgré cette grande extension, nous sommes, en moyenne, en mauvaise santé.

Pourquoi considérez-vous que nous sommes en mauvaise santé ?


J.-D. Z. : Les maladies chroniques continuent d’augmenter, ainsi que les problèmes musculo- squelettiques et les troubles mentaux… Ce n’est pas seulement un effet de taille de population ni d’âge. Compte tenu des innovations technologiques et des investissements, les humains devraient être en meilleure santé. Il est certain que nous pourrions faire beaucoup mieux avec autant d’argent, voire moins. A travers mon livre, je souhaite expliquer que la santé n’a pas toujours progressé grâce à la médecine. Notre espérance de vie s’appuie seulement à 10, voire à 20 %, sur la médecine. Les 80 à 90 % restants dépendent essentiellement de notre patrimoine biologique et génétique, ainsi que de nos comportements, de la façon dont nous vivons, et également de l’environnement dans lequel nous évoluons.

En quoi ces déterminants environnementaux et comportementaux sont-ils essentiels à l’amélioration de la santé mondiale?

J.-D. Z. : Une partie des solutions viendra évidemment de nouveaux médicaments et de techniques innovantes, notamment grâce au digital et à l’intelligence artificielle. Mais les grandes améliorations reposent essentiellement sur des mesures déjà connues : lutter contre les pollutions, en particulier chimiques, le dérèglement climatique et la sédentarité, améliorer l’alimentation, réduire l’alcool, proscrire le tabac…

Vous avez écrit votre livre pendant le premier confinement. Souhaitiez- vous, avec cet ouvrage, apporter un éclairage historique sur l’arrivée du Covid-19 ?

J.-D. Z. : L’épidémiologie observe la santé des populations mais n’étudie pas les épidémies. Avant l’arrivée du Covid, lors de mes différentes interventions à propos de l’influence du climat sur la santé, je commençais par faire une rétrospective sur l’évolution de la longévité et ses déterminants. J’ai constaté qu’il y avait toujours beaucoup d’étonnement de la part des auditeurs. Je me suis dit que ça valait le coup de raconter toute l’histoire. L’épidémie de Covid-19 est l’une des illustrations du dysfonctionnement de nos sociétés contemporaines. Avec la destruction des écosystèmes, les virus passent plus facilement de l’animal à l’homme puis mutent en développant des épidémies.

Il y a déjà eu trois pandémies avant celle du Covid-19 : la grippe H1N1 en 2009, le chikungunya en 2014 et Zika en 2015. Et les émergences répétées du virus Ebola depuis 2014 ont aussi failli en déclencher une. Nous sommes entrés dans une ère de pandémies. Les spécialistes s’attendent en e et à ce qu’il ne s’agisse plus de chocs ponctuels, mais bien de banalités statistiques.

L’étude de l’histoire, et notamment celle de la santé, pouvait-elle nous préparer à la dernière pandémie ?


J.-D. Z. : Personne n’a pu anticiper l’arrivée du Covid, même au regard de l’histoire. Il y a en e et des similitudes avec la grippe espagnole, par exemple sur le traitement public avec les confinements, l’interdiction des rassemblements ou l’obligation de porter un masque. Mais le virus de la grippe espagnole n’a rien à voir avec celui du Covid-19.
Par ailleurs, pour élaborer leurs modèles épidémiques, les experts se basent bien évidemment sur les précédents épisodes d’épidémies. Or si l’histoire nous donne bien
sûr des principes, il subsiste toujours un risque d’erreur possible dans les hypothèses formulées…

Parcours

Né en 1979 à Paris, Jean-David Zeitoun est diplômé de Sciences Po, docteur en médecine et en épidémiologie clinique. Il a publié plus d’une centaine d’articles scientifiques, dont la moitié dans des revues internationales.


– 2008 Doctorat en médecine
– 2014 Diplômé de Sciences Po
– 2018 Doctorat en épidémiologie clinique.

« La destruction des écosystèmes favorise le passage des virus de l’animal à l’homme. »