« J’envisage mal un scénario de nationalisation du secteur de la complémentaire »

Michaël Zemmour, économiste à l’université Paris Panthéon-Sorbonne, nous explique pourquoi les scénarios du Hcaam ne répondent pas aux enjeux de l’avenir de la Sécurité sociale. © MAGALI DELPORTE
Michaël Zemmour, économiste à l’université Paris Panthéon-Sorbonne, nous explique pourquoi les scénarios du Hcaam ne répondent pas aux enjeux de l’avenir de la Sécurité sociale. © MAGALI DELPORTE

Michaël Zemmour, économiste à l’université Paris Panthéon-Sorbonne, nous explique pourquoi les scénarios du Hcaam ne répondent pas aux enjeux de l’avenir de la Sécurité sociale.

Face à la crise du Covid-19, la Sécurité sociale a-t-elle joué son rôle ?

Michaël Zemmour : La crise a révélé des points forts du système de protection sociale. Pour la majorité de la population, la prise en charge des frais de santé n’a pas été un problème. Et il y a eu des réflexes importants dans la politique de prévention, comme la gratuité des tests. Des points faibles sont aussi à souligner : les personnes qui avaient une couverture complémentaire insuffisante ont pu avoir des frais d’hospitalisation très élevés.

D’autres pays européens ou les Etats-Unis peuvent-ils nous envier ?

M. Z. : Aux Etats-Unis, une mesure de prise en charge publique des frais liés au Covid a fini par être instaurée. Mais elle n’a pas été immédiate. Une partie de la population hésitait ne serait-ce qu’à contacter son généraliste. On voit que pour les Français, malgré quelques limites, la prise en charge financière des frais liés au Covid n’a pas été une inquiétude majeure, ce qui est une démonstration de force. La dette que laissera le Covid est imputée au budget de la Sécurité sociale, via la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades).

Pourquoi ce choix selon vous ?

M. Z. : Le gouvernement a une stratégie de réduction des dépenses publiques. L’une des façons de faire est de mettre volontairement en déficit les comptes sociaux. En consacrant beaucoup d’argent à rembourser une dette, la Sécurité sociale en aura moins pour les dépenses courantes, ce qui fera apparaître un déficit accru. Cela sera un argument supplémentaire afin de pouvoir justifier un effort sur les dépenses. C’est ce qu’on appelle la « stratégie des caisses vides », qu’on connaissait déjà mais qui risque bien d’être démultipliée à l’occasion de cet après Covid.

Cette dette accumulée ne peut-elle pas être prise comme prétexte par le gouvernement pour vouloir réformer et aboutir à une Sécu au rabais ?

M. Z. : Le risque, dans les années à venir, c’est qu’on interprète le niveau de la dette et les déficits de la Sécurité sociale comme un signe de mauvaise gestion courante. Or, une grosse partie de la nouvelle dette qui est liée au Covid vient de décisions de l’Etat face à une circonstance exceptionnelle. Il serait plus logique qu’elle soit portée par l’Etat et remboursée sur une longue durée, plutôt qu’amortie à marche forcée par les comptes sociaux, cela au détriment de leurs missions.

Que penser des quatre scénarios du Hcaam au sujet de l’avenir de l’assurance maladie ?

M. Z. : La tendance actuelle, qui est à la baisse de la prise en charge des soins courants par la Sécurité sociale et à l’augmentation de la prise en charge par les complémentaires, est plus onéreuse et favorise les inégalités. On pourrait reprendre le chemin d’une augmentation de la prise en charge par la Sécurité sociale, à condition qu’elle soit pensée avec la régulation de l’offre de soins et des tarifs. Les cotisations santé que l’on paierait à l’assurance maladie, on ne les paierait plus aux complémentaires, cela coûterait moins cher.

L’un des scénarios, le projet de « grande Sécu », est-il réaliste ?

M. Z. : Il n’est pas impossible. Mais la question est plutôt : « Que met-on derrière ce projet ? » On pourrait envisager un système où les organismes complémentaires se verraient confier des actions de prévention ou la gestion d’une offre de santé régulée. En cas de service médical rendu, la prise en charge des frais de santé pourrait revenir en grande partie, voire exclusivement, à l’assurance maladie, à condition d’augmenter son financement et de maîtriser les tarifs. Mais j’envisage mal un scénario de nationalisation immédiate de tout le secteur de la complémentaire.

Quels seront les moyens pour quelle prise en charge ?

M. Z. : Les moyens sont toujours les cotisations, publiques ou à la complémentaire santé, et la prise en charge, on a envie qu’elle soit vraiment le plus uniforme possible. Une des conséquences de la généralisation de la complémentaire santé est tout de même la diversification des offres, et donc la montée des inégalités. Là aussi, le rôle de la Sécurité sociale est de définir la qualité de l’offre : homogène avec des tarifs régulés.

Le projet de « grande Sécu », n’est-ce pas un élément de langage pré-électoral ?

M. Z. : L’expression est un slogan, comme le « 100 % santé ». D’ailleurs, avoir mis en place le 100 % santé, qui augmente la place des complémentaires santé, et parler de « grande Sécu » est un paradoxe. Le gouvernement s’empare peut-être d’un débat réel, c’est-à-dire la place de la Sécurité sociale, l’efficience du système et l’inégalité liées aux complémentaires, sans vouloir se dévoiler. Mais s’il y a une pénurie du côté de l’offre de soins, tout cela ne répond à rien. Un élément- clé est de reprendre la marche du financement de l’assurance maladie à des niveaux qui soient suffisants.