
A l’occasion des 80 ans de la Sécurité sociale, un colloque organisé par les Mutuelles de France et la Fondation Jean-Jaurès, le 18 novembre 2025, interrogeait l’avenir de la Sécu et la manière de répondre aux nouveaux défis de notre époque, notamment écologiques. En marge de ces échanges, nous avons interviewé l’économiste Eloi Laurent, qui participait à cette rencontre. Chercheur à l’Observatoire français des conjonctures économiques, il plaide pour la mise en place d’une « Sécurité sociale écologique » intégrant pleinement les nouveaux risques sociaux que représentent les canicules, les inondations et l’ensemble des crises environnementales…
En 2025, la Sécurité sociale a fêté ses 80 ans. Quel est votre sentiment sur cet anniversaire ?
Eloi Laurent : Il y a deux institutions majeures qui ont eu 80 ans en 2025 : les Nations unies et la Sécurité sociale. Les Nations unies, à l’évidence, c’est un monde qui est en train de se craqueler, de se fissurer et en partie de s’effondrer. Un monde qui a de plus en plus de difficultés à faire tenir ensemble des souverainetés concurrentes, et dont on sent bien que la solidité est mal assurée. La Sécurité sociale, à l’inverse, apparaît dans sa force la plus grande. Avec 80 ans de recul, on peut mesurer la puissance incroyable de cette institution. Il s’agit vraiment de l’institution majeure de la société française, de sa colonne vertébrale depuis l’après-guerre.
Quels éléments permettent d’illustrer cette force ?
E. L. : La société, l’économie et la démocratie françaises ont été considérablement renforcées par la Sécurité sociale. La santé s’est améliorée, l’espérance de vie a progressé, la pauvreté des retraités a reculé fortement, la cohésion sociale a augmenté… Le baromètre d’opinion de la Drees, qui mesure depuis vingt-cinq ans l’adhésion des Français au modèle social, montre une adhésion de l’ordre de 80 % de la population. Aucune autre institution en France ne recueille un tel soutien.
Pourtant, dans le débat public, on parle davantage de « déficit », de « trou », d’un système devenu trop coûteux. Comment expliquez-vous ce dénigrement ?
E. L. : Ce sont des arguments qui préexistaient à la création de la Sécurité sociale. Avant même que celle-ci ne soit créée, ses opposants dénonçaient le risque de faillite, le risque d’affaissement économique et social qu’elle allait engendrer… Ces préjugés sont recyclés ad nauseam (l’assistanat, la faillite, etc.) sans aucun fondement empirique. J’ai appelé ces prises de position idéologiques des « mythologies économiques ». On les retrouve aujourd’hui dans les débats qui entourent la restauration d’une fiscalité progressive, qui recyclent les arguments qui s’opposaient à son institution au début du XXe siècle. Ce qui est vrai en revanche, c’est l’affaiblissement des institutions de la justice sociale.
Aujourd’hui, les crises écologiques deviennent des risques sociaux : événements climatiques extrêmes, inondations, canicules, fissure des logements, impact sanitaire, etc.
Depuis combien de temps cet affaiblissement est-il à l’œuvre ?
E. L. : En France, depuis le début de l’ère néolibérale avec le thème de la « crise de l’Etat providence » dans les années 1980 sous couvert de réalisme économique, mais avec une accélération brutale depuis une quinzaine d’années, depuis la Commission Attali qui entendait « libérer la croissance » en France.
De quelle manière la Sécurité sociale doit-elle évoluer selon vous ?
E. L. : Dans sa capacité à s’adapter à son temps et à anticiper. Pour la première fois, contrairement aux 60e ou 70e anniversaires que j’avais suivis, la question environnementale a vraiment émergé pour ses 80 ans. Il y a en effet une mise à jour, une évolution fondamentale à accomplir pour répondre au défi écologique, ce que j’appelle dans mon livre « l’Etat social-écologique ».
De quelle manière ce projet de Sécurité sociale écologique permettrait-il de lutter contre les inégalités sociales ?
E. L. : Le projet essentiel de la Sécurité sociale et même de la protection sociale qui émerge dès les années 1880 en Europe est d’atténuer les inégalités qui résultent de l’incertitude. C’est écrit en toutes lettres dans les ordonnances de 1945 : « Débarrasser les travailleurs de l’incertitude du lendemain, de cette incertitude constante qui crée chez eux un sentiment d’infériorité. » L’idée est donc de remplacer le triptyque « incertitude », « insécurité », « inégalité » par un autre triptyque : risque, mutualisation, solidarité. Aujourd’hui, les crises écologiques deviennent des risques sociaux : événements climatiques extrêmes, inondations, canicules, fissure des logements, impact sanitaire, etc. Il faut intégrer ces risques dans le périmètre de la mutualisation sociale faute de quoi la matérialisation de ces risques fera exploser les injustices de tous ordres.
Quelles sont-elles ?
E. L. : Il s’agit d’inégalités intragénérationnelles et intergénérationnelles, par exemple entre celles et ceux qui peuvent se protéger des canicules et celles et ceux qui ne le peuvent pas, au premier rang desquels les personnes âgées isolées. Il en va de même pour les inondations : la capacité de s’assurer, de bien s’assurer, la capacité de faire face à un sinistre, de reconstruire, de déménager… La pollution de l’air aussi, avec un impact particulièrement important sur les enfants, les personnes âgées. Vous avez une litanie d’exemples et d’impacts récemment détaillés dans le Lancet Countdown.
Comment intégrer ces problèmes écologiques à la protection sociale ?
E. L. : L’idée est vraiment de faire rentrer les sujets écologiques dans le périmètre des risques à prendre en compte. Au sein de l’initiative Social-ecological Transitions (SET) à Sciences Po, nous avons identifié deux types de risques. Les premiers sont directement liés à la déstabilisation de la biosphère. Ces risques biosphériques ou biophysiques sont les inondations, les canicules…
Le deuxième type de risques, ce sont des risques liés aux transitions engendrées par les politiques environnementales elles-mêmes, qui entendent répondre aux risques biophysiques en les atténuant. Par exemple, le fait de vouloir réduire la pollution de l’air dans les centres urbains, ça crée des risques sociaux : cela va induire des risques pour des gens qui ont des véhicules polluants et qui n’ont pas les moyens de s’équiper de véhicules plus performants. Et donc, ça va vouloir dire pour eux des risques en termes de mobilité et même d’accès à l’emploi.
Nous menons un travail de cartographie de ces risques pour équiper les politiques publiques d’un arsenal adéquat de mutualisation et d’atténuation.
De quelle manière le gouvernement prend-il en compte cette réalité écologique ?
E. L. : De nombreuses institutions se sont emparées du sujet mais elles ne sont pas à proprement parler gouvernementales. Il y a ainsi le Haut Conseil pour le climat, le Conseil national de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion, le Sénat, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), l’Assurance maladie… En revanche, il y a des gouvernements chez nos voisins européens qui s’en emparent.
Lesquels ?
E. L. : L’Espagne vient de faire passer ce que je considère comme la première vraie mesure de protection sociale-écologique de l’histoire, aussi significative que la loi sur les accidents du travail de 1898 : le congé climat. Cette mesure a été décidée après les terribles inondations de Valence, c’est à mes yeux une première historique. Le gouvernement belge nous a demandé un rapport publié cette année sur l’évolution du système de protection sociale vers un système de protection sociale-écologique, c’est également une première. La prise de conscience sociale-écologique est indéniable, mais les crises écologiques sont bien plus rapides encore.


























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