Martin Winckler : « En France, la hiérarchie médicale reproduit la hiérarchie de classes »

Le médecin et écrivain Martin Winckler dénonce, dans son livre les Brutes en blanc, la maltraitance dans le monde médical. Editions Flammarion 16,90 €.

Votre dernier ouvrage, les Brutes en blanc, a fait beaucoup parler de lui. Pourquoi avoir choisi d’aborder la question de la maltraitance envers les patients ?

En tant que médecin, ou suite aux témoignages de patients, j’ai pu constater un certain type de comportements qui sont très répandus. Ce qui préoccupe un grand nombre de praticiens, ce n’est pas de soigner les gens, de les soulager ou de résoudre leurs problèmes, mais de faire des diagnostics brillants, de dominer les patients qui se confient à eux. La première chose qui m’a frappé quand j’ai commencé à faire mes études de médecine, puis lorsque j’ai exercé, c’est le sentiment de supériorité qui anime certains médecins.

C’est-à-dire ?

La maltraitance médicale ordinaire commence par les comportements les plus quotidiens, c’est, par exemple la désinvolture ahurissante des « patrons » qui entrent dans une chambre et consultent un dossier en s’adressant à l’interne, sans même un regard au patient, le mépris avec lequel certains répondent ou ne répondent pas aux familles qui leur demandent des nouvelles, les comportements infantilisant du genre « Comment va-t-il aujourd’hui, le petit monsieur ? », les retards systématiques en consultation sans prévenir ni jamais présenter d’excuses, la médecine à double vitesse des praticiens hospitaliers avec lesquels il faut attendre des mois un rendez-vous en consultation publique mais qui vous en accordent un dans la semaine en consultation privée… pour une somme colossale. Et, enfin, le sentiment récurrent qu’ont tant de patients de « déranger » le médecin…

Comment expliquez-vous cela ?

Je pense que le recrutement très sélectif fait qu’une très grande majorité d’étudiants en médecine viennent de milieux favorisés. Nous sommes complètement dans le phénomène de reproduction sociale que décrivait le sociologue Pierre Bourdieu. Combien de fois ai-je entendu : « Il ne faut pas croire ce que le patient te dit », ou encore « On ne dit pas cela au patient car il ne peut pas comprendre… Il faut que tu décides pour lui… ».

Au plan moral, c’est inacceptable. Comment accompagner un patient si on pense que l’on a, en face de nous, un imbécile ? La hiérarchie médicale reproduit les hiérarchies de classes de la société française. Il faut que les patients restent à leur place. Et puis, à l’université, on n’enseigne ni l’éthique, ni la psychologie, ni l’empathie. Pire, le milieu médical est un univers violent au sein duquel l’éducation se fait par harcèlement moral, humiliation, pressions, chantage… De nombreux blogs d’étudiants en médecine en témoignent.

Vous parlez aussi de comportements ouvertement sexistes ?

Une enquête publiée dans le Quotidien du médecin révélait que 30 % des femmes médecins subissent du harcèlement sexuel durant leurs études… Il est clair que celui-ci touche aussi les patientes. Comme les hommes consultent plus rarement que les femmes, les médecins ont aussi, bien ancré, le préjugé selon lequel les hommes se rendent chez le medecin pour des raisons valables et les femmes un peu pour n’importe quoi… Il existe encore un paternalisme très fort. On ne les prend pas au sérieux.

Certains médecins, mais aussi le Conseil de l’ordre, ont très mal pris la sortie de cet ouvrage…

Cette réaction est le reflet même de l’esprit de caste et de corps que je dénonce. En France, on n’a pas le droit de critiquer les médecins. Pourtant, il y a bel et bien une culture du comportement médical qui pose problème et qui s’exerce aussi entre professionnels, au sein des services, dans lesquels on constate les effets délétères de la brutalité des chirurgiens sur les équipes… Peut-on tolérer que quelqu’un qui est au sommet d’une pyramide destinée à servir le public – on n’est pas dans l’armée – fasse régner la terreur? Or, c’est loin d’être une fatalité, car il y a, et c’est heureux, des gens formidables au sein de cette profession. Je me considère, moi, comme un citoyen et je m’autorise à critiquer, si je le souhaite, l’institution médicale. Je peux aussi le faire en tant que médecin, patient ou parent de patients. Les médecins maltraitants profitent de la situation parce qu’on ne leur dit pas non. J’ai reçu, en revanche, de nombreuses réactions de patients qui se retrouvent complètement dans ces témoignages.

En tant que patient, comment s’opposer à ces formes de maltraitance ?

Il faut toujours avoir à l’esprit que, selon le code de déontologie, c’est le médecin qui a des obligations envers le patient et non l’inverse. Il doit répondre à vos questions, vous informer, demander votre consentement. Il doit vous donner son avis, pas vous l’imposer ni opérer de chantage. S’il ne respecte pas ces obligations, si, par-dessus le marché, il vous parle mal ou vous insulte, vous n’avez aucune raison de lui faire confiance. Il faut en changer. En cas de problèmes, les associations de patients, les maisons des usagers et le Défenseur des droits sont là pour vous aider.