Dans son dernier ouvrage, le Dr Philippe Charlier nous embarque dans des mondes lointains ou proches, et décrypte pour nous les rituels qui fondent nos sociétés. Pour le lecteur, un voyage culturel à travers les cinq continents mais un voyage intérieur aussi.
Interview autour des rites funéraires.

Philippe Charlier est médecin légiste, anthropologue, archéologue et directeur du département de la recherche et de l’enseignement, au musée du Quai-Branly-Jacques Chirac à Paris.

Que nous enseignent les rituels funéraires ?

Ils nous enseignent l’importance de la place des morts pour les vivants. Dans de nombreuses cultures, il est important que les morts soient de leur côté et les vivants de l’autre. Les rituels actent le fait que les morts partent dans l’autre monde, et ne reviendront pas hanter les vivants. Et pour les vivants, les funérailles sont là pour inscrire concrètement la disparition d’un être cher et marquer le début du deuil. Le rituel rend la mort bien réelle. Dès lors, on peut entamer le travail de deuil.

Néanmoins, dans beaucoup de cultures, des moments sont organisés dans l’année où les morts peuvent visiter les vivants pour que ces derniers n’oublient pas les défunts.

Au Guatemala, par exemple, la fête des cerfs-volants permet aux morts de voyager jusqu’à leurs familles.

C’est un hommage aux défunts, une fête qui a lieu le 1er novembre, avec des ballets de cerfs-volants, des chants, des danses, toutes sortes de réjouissances.

Avec la pandémie de la Covid-19, les funérailles ont changé de forme, qu’en pensez-vous ?

Tout a été bouleversé pendant la pandémie : mise en bière immédiate, défense d’approcher le défunt, de l’embrasser, de déposer des objets dans son cercueil, très peu de monde au moment des funérailles et de la mise en terre… Les rituels ont été réduits, voire supprimés. La mort a pu apparaître comme surréaliste, impalpable, incompréhensible. Certains ont préféré congeler le corps plus longtemps pour réaliser les funérailles après le déconfinement. Mais c’était aussi prendre le risque de revivre une seconde fois la douleur et la peine de la disparition. Je pense que c’est un véritable traumatisme pour les familles et qu’il faudra peut-être un soutien psychologique pour qu’elles arrivent à surmonter cette épreuve de perdre un proche dans cette période si particulière.

Dans notre société contemporaine, les rituels funéraires sont-ils édulcorés ?

On a souvent oublié, dans nos sociétés modernes coupées de leurs racines, l’importance que revêt le symbolisme. Pratiquer les rituels funéraires, honorer les morts, sont autant d’éléments qui, non seulement structurent nos sociétés, mais nous structurent nous-mêmes, à chaque étape de notre vie. Une manière d’affronter les épreuves.

Je suis frappé de voir que de plus en plus, en France notamment, lorsqu’un décès survient dans une famille, les enfants ne voient plus les morts. Les parents pensent ainsi les protéger. Pourtant, dans les années 1950-1960, beaucoup de personnes mouraient à leur domicile et les enfants étaient présents et pouvaient les voir, les toucher. La mort faisait partie de la vie.

Aujourd’hui, on est habitué à voir des cadavres à la télévision dans des séries, des films et, paradoxalement, on pratique de moins en moins d’autopsies. En tant que médecin légiste, je suis frappé de voir que les familles en font de moins en moins souvent la demande. Mes confrères font la même constation. Pourtant, savoir de quoi est mort « son » défunt apprend beaucoup sur son histoire, et permet d’accepter sa disparition.

A lire : pour découvrir les rituels des cinq continents à travers les riches archives du musée du Quai-Branly – Jacques Chirac. Du baptême à la crémation, de l’Espagne pieuse aux tatouages des Samoa. « Rituels », de Philippe Charlier, éditions du Cerf, 228 pp., 18 euros.