
Les violences en ligne prennent de l’ampleur. Elles visent avant tout les femmes et les personnes les plus vulnérables ou discriminées. Laure Salmona, cofondatrice et directrice de l’association « Féministes contre le cyberharcèlement » considère que ce phénomène est un véritable problème de santé publique. Interview.
Voilà presque dix ans que vous avez cofondé votre association, pourquoi ?
Laure Salmona : Nous avons fondé l’association « Féministes contre le cyberharcèlement » en 2016. A l’époque, l’objectif était de venir en aide à des jeunes filles, notamment une très jeune qui avait 13 ans et qui a été victime de diffusion non consentie de contenus intimes sur Twitter. L’association est notamment à l’origine du #twitteragainstwomen dont l’objectif était de dénoncer la passivité de Twitter, X désormais, face au sexisme sévissant sur la plateforme. Aujourd’hui, nous accompagnons les victimes de cyberharcèlement et surtout lançons des enquêtes nationales et des travaux de recherche pour documenter ce phénomène qui prend de l’ampleur.
Parmi elles figure un état des lieux de la cyberviolence et du cyberharcèlement. Une autre étude aborde le vécu des victimes. Ces deux enquêtes ont été conduites par l’institut de sondage Ipsos. Nous souhaitons en faire des plaidoyers pour faire avancer les droits des victimes et la loi. Plus nous fournirons des données solides, plus nous pourrons peser sur les politiques publiques et faire reculer l’impunité.
Qui sont victimes de cyberharcèlement ?
L. S. : Notre précédente enquête nationale montre que, ces violences sont répandues : plus de 4 Français sur 10 déclarent avoir été victimes de cyberviolences. Elles visent surtout les personnes les plus vulnérables ou discriminées et le phénomène touche en particulier les 18-24 ans, qui sont 87 % à en avoir subi, les personnes LGBTQI+ (85 %), les personnes racisées (71 %) et les femmes de moins de 35 ans (65 %). L’espace numérique n’est pas éloigné de la réalité, bien au contraire. Les menaces, insultes faites en lignes n’en restent pas à ce stade, et la plupart sont mises à exécution dans la vraie vie.
Les violences en ligne engendrent un impact psychologique dans 80 % des cas. Par exemple : hypervigilance (91 %), troubles anxieux et dépressifs (88 %), insomnies (78 %) et pensées suicidaires (49 %).
Ainsi, 72 % des victimes déclarent que les cyberviolences se sont poursuivies en présentiel. Elles sont même près d’1 sur 5 (16 et 18 %) à rapporter un vécu de violences physiques ou sexuelles accompagnant les violences en ligne. Les victimes de cyberviolences sont mises en danger. Car il ne suffit pas d’éteindre son ordinateur ou de désactiver ses comptes sur les réseaux sociaux pour faire cesser ces violences.
Quelles sont les conséquences sur leur santé ?
L. S. : Il y a de lourdes conséquences sur la santé et la vie des victimes. Encore plus lorsqu’il s’agit de femmes et de personnes discriminées. Dans 1 cas sur 2, un impact moyen à très fort est rapporté par les victimes dans nos enquêtes sur leurs études ou leur vie professionnelle. Les violences en ligne engendrent un impact psychologique dans 80 % des cas. Par exemple : hypervigilance (91 %), troubles anxieux et dépressifs (88 %), insomnies (78 %) et pensées suicidaires (49 %).
45 % des victimes développent des troubles alimentaires et près d’une victime sur cinq déclare s’être déjà auto-mutilée suite aux cyberviolences. Enfin, 31 % des victimes confient avoir augmenté leur consommation d’alcool et de substances en raison des violences subies. Pour une victime sur deux (46 %), l’impact se remarque sur la santé physique (troubles du sommeil, maux de tête, de ventre…).
Les réseaux masculinistes*, Incels* sont en plein essor sur les réseaux sociaux, pensez-vous qu’ils se banalisent ?
L. S. : En tout cas, ils montent en puissance. L’idée pour ces hommes est que la masculinité est en perte de vitesse aujourd’hui et que ce serait à cause de l’émancipation des femmes (et du féminisme). Les contenus qu’ils diffusent sur les réseaux, (conseils en séduction, développement personnel, musculation…), génèrent des millions de vues et beaucoup d’argent. Ils considèrent la femme comme un objet, qu’ils doivent dominer et prône un patriarcat fort. On estime qu’il y a entre 1 000 et 2 000 hommes, en France, qui fréquentent les forums masculinistes et Incels. Et parmi eux, il y en aurait environ entre 200 et 400 qui seraient radicalisés. D’ailleurs, plusieurs attentats ont été déjoués en France.
Quelles solutions pour lutter contre cette violence en ligne ?
Il faut faire plus d’éducation dès le plus jeune âge, à l’école, en parler, débattre. Les associations sont un excellent relai pour informer et accompagner car elles disposent de véritables outils pédagogiques mais elles sont de moins en moins subventionnées par le gouvernement. Il faut vainement combattre ce mal à la racine et rapidement. Car, grâce aux algorithmes, les plateformes de réseaux sociaux proposent de plus en plus massivement aux internautes et en particulier aux jeunes hommes, des contenus misogynes créés par des influenceurs masculinistes. Des contenus (vidéos..) qui génèrent énormément de profits.
*Masculinisme : ce terme n’est pas nouveau. On le retrouve au 19e siècle et même avant. Il a fait son entrée au Petit Larousse en mai dernier. Les auteurs en donnent la définition suivante : un mouvement qui estime que l’homme souffre de l’émancipation des femmes.
*Incels, un acronyme qui signifie « involuntary celibate », c’est-à-dire : « célibataires involontaires ». Ces hommes pensent que s’ils sont seuls, ce serait la faute des femmes et affichent la théorie des 80/20, selon laquelle 80 % des femmes ne s’intéresseraient qu’à 20 % des hommes, les plus virils. Le 1er juillet dernier, un étudiant de 19 ans, en classe préparatoire, a été arrêté à Saint-Etienne (42). Il est suspecté d’avoir projeté de tuer plusieurs femmes.
A lire : « 15 idées reçues sur le cyberharcèlement », de Laure Salmona, éd. Le cavalier bleu, 13 euros.
Si vous êtes victime, l’association Féministes contre le cyberharcèlement, propose des outils d’informations clairs et gratuits.
Le 3018, numéro national de lutte contre les cyberviolences.
Le cyberharcèlement est puni par la loi
Depuis 2014, la loi indique que le cyberharcèlement est une circonstance aggravante du harcèlement moral. C’est un délit, sanctionné par l’article 222-33-2-2 du Code pénal. La peine dépend de l’âge de l’auteur et de la victime, ainsi que du type de harcèlement.
• Si le harceleur est majeur et que la victime a plus de 15 ans, il encourt deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.
• Si la victime a moins de 15 ans, la peine maximale est de trois années de prison et de 45 000 euros d’amende. Dans le cas où l’auteur serait mineur, les peines sont fixées au cas par cas. Toutefois, les parents du harceleur mineur sont considérés comme étant civilement responsables. Ils seront donc dans l’obligation d’indemniser les parents de la victime mineure.


























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