Entre le manque de personnel, une dette colossale et des actes toujours en hausse, les hôpitaux sont au bord de l’implosion. Entretien avec Christophe Prudhomme, médecin urgentiste.


Christophe Prudhomme, médecin urgentiste rattaché au Samu 93 (hôpital Avicenne, Bobigny, Seine-Saint-Denis), porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf).

Grève des urgences, coups de gueule de Patrick Pelloux… Les urgentistes sont souvent en première ligne ?

Les urgentistes sont turbulents ! Nous avons dû nous battre durant dix ans pour obtenir un statut. Mais surtout, les urgences sont le miroir grossissant des dysfonctionnements du système de santé. Quand les politiques disent que les patients viennent aux urgences pour un rien, c’est faux. Et ce n’est pas uniquement parce qu’ils n’ont pas à faire l’avance de frais, mais surtout car ils ne trouvent pas de médecin en ville. La plupart de ces derniers consultent sur rendez-vous. Lorsqu’on a 40 °C de fièvre, on ne peut pas attendre ! Enfin, aux urgences, les malades ont l’assurance d’avoir, dans un lieu unique, la possibilité de faire une prise de sang ou des radios sans dépassement d’honoraires. A l’hôpital, même si vous attendez cinq heures, vous savez que vous trouverez tous les soins.

Que préconisez-vous pour remédier à cette situation ?

Nous avions dit au Pr Mattei[fn]Jean-François Mattei, ministre de la Santé du gouvernement Raffarin, de 2002 à 2004.[/fn] que la suppression de l’obligation de garde des médecins allait multiplier les passages aux urgences. Et en effet, ils sont passés de 12 à 20 millions… A l’Amuf, nous préconisons la mise en place de centres de santé ayant des horaires étendus le soir et le week-end, équipés d’un petit plateau technique de radiologie, voire de scanner pour les plus importants, qui permettraient d’éviter un passage aux urgences.  

Qui devrait les gérer ?

Peu importe. Il s’agirait de postes avancés avec des médecins salariés qui pourraient dépendre d’un hôpital – à l’image du centre de santé André-Roussin à Marseille, rattaché au centre hospitalier (CH) Edouard-Toulouse –, ou être gérés par des associations, des communes, des mutuelles… La Mutualité doit prendre toute sa place dans notre système de soins. Contrairement aux compagnies d’assurances, elle sait faire autre chose que de l’assurance santé. Ces centres permettraient de créer un parcours de soins avec un dossier médical partagé, qui éviterait la multiplication des interventions administratives.

Voilà pour l’amont… Et une fois dans l’hôpital ? 

Il faut envisager une refonte totale de notre système. Aujourd’hui, il est organisé par pathologie. Or, après 50 ans, la plupart des patients ont plusieurs maladies. Il faut réinventer une médecine mobile. Ce n’est pas au patient mais aux équipes médicales de se déplacer. Et il faut redonner de vrais moyens à l’hôpital. On a perdu 100 000 lits en vingt ans. Les soignants sont épuisés. Beaucoup craquent et arrêtent. On ferme des services, faute de médecins. On ne sait pas quoi faire des patients qui restent sur des brancards dans les couloirs. 

Que pensez-vous de l’ambulatoire ?

C’est d’une hypocrisie terrible. Il ne s’agit pas d’améliorer la prise en charge, mais de faire des économies. Les malades âgés, seuls, que l’on renvoie à leur domicile… Eh bien, ce sont des patients « boomerang  », qu’on voit revenir aux urgences. 

Quel est votre avis sur le passage du forfait hospitalier de 18 à 20 euros ?

Cette augmentation va simplement permettre de compenser l’augmentation de l’Ondam (Objectif national des dépenses d’assurance-maladie), fixé par le Plfss à 2,2 % alors qu’il devrait être d’au moins 3 %, ne serait-ce que pour conserver l’existant. Pour s’en sortir, les hôpitaux font payer les chambres individuelles, prises en charge, comme le forfait hospitalier, par les complémentaires. Autre exemple : l’hôpital Nord, à Paris, va remplacer les CH de Saint-Ouen, Bichat, Beaujon, et Jean-Verdier. 400 lits vont disparaître au passage. Mais on va créer un hôtel, pris en charge par qui ? Les mutuelles ? Pour faire tourner les hôpitaux, on ponctionne les mutuelles. Mais derrière les mutuelles, il y a des cotisations, donc les Français.