
Chaque soir, des dizaines de familles viennent à la permanence de l’association Utopia 56 dans l’espoir d’obtenir un hébergement d’urgence, alors que le 115 est saturé et que l’Etat supprime toujours plus de place.
Le jour décline sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Chaque soir, des familles sans abri se rassemblent ici, au cœur de la capitale, dans l’espoir de trouver un toit pour la nuit. L’association Utopia 56 y organise en effet un accueil et une orientation vers des hébergements d’urgence. En cette soirée hivernale, des dizaines de personnes se regroupent avec des poussettes et des sacs. Des enfants jouent, d’autres somnolent dans les bras de leur mère. A 18 heures, les bénévoles arrivent. « Tous les soirs, nous organisons une permanence de mise à l’abri pour orienter celles et ceux qui en ont besoin », explique Nathan Lequeux, coordinateur de l’antenne de Paris.
Certains soirs, jusqu’à 90 enfants sont là, parfois davantage. C’est totalement affolant.
L’association dispose d’un centre de 130 places à Bagnolet, une commune limitrophe de Paris. Elle peut également compter sur le soutien de particuliers volontaires (les « hébergeurs solidaires ») pour accueillir une ou plusieurs personnes pour une nuit. « Cette alternative citoyenne, nous l’organisons délibérément au pied de l’hôtel de ville de Paris, pour ne pas participer à l’invisibilisation de ces personnes. C’est pour nous une réponse à la politique de plus en plus austère et violente de l’Etat français en matière d’hébergement d’urgence. Chaque année, toujours plus de places sont supprimées ; en 2025, il y en a eu 6 500 en moins. Alors que le nombre de personnes à la rue augmente. On compte aujourd’hui environ 350 000 sans-abri en France. »
Le 115 ne répond plus
Nathan poursuit en expliquant que le 115, numéro d’urgence pour l’hébergement, est totalement saturé. « Faites le test, vous tombez directement sur une messagerie. Ça ne répond même plus. Et pourtant, c’est le seul dispositif de droit commun qui existe. Le droit à l’hébergement d’urgence est inconditionnel. Mais aujourd’hui, l’Etat opère un tri. Si vous n’êtes pas une femme victime de violences conjugales depuis moins de dix jours, une femme enceinte de plus de six mois ou une famille avec un bébé de moins de 3 mois, il n’y a pas de place. »

Nathan Lequeux, coordinateur de l’antenne de Paris d’Utopia 56, oriente les personnes vers un hébergement d’urgence. Photo Cyril Entzmann
Un peu à l’écart, Fadi, 25 ans, enceinte de cinq mois, attend. « C’est la quatrième fois que je viens le soir ici. La journée, j’appelle le 115 mais ils disent toujours : “Ah non madame, il n’y a pas de place, rappelez demain.” Et le lendemain, pareil. Tous les jours, c’est comme ça. » A côté d’elle, Tatiana, 46 ans, acquiesce. Elle est arrivée du Congo-Brazzaville il y a deux ans et demi. « C’est ma cinquième fois ici. J’ai dormi dans les gares, sous les ponts. C’est tellement dangereux pour nous, des gens viennent nous menacer. C’est très dur. »
Sur l’esplanade, les bénévoles continuent d’accueillir les familles. Parmi eux, des exilés, mais aussi des travailleurs précaires sans abri. « Notre permanence de mise à l’abri est désormais connue de toutes les associations, raconte Nathan. Même l’Etat se permet de renvoyer des gens vers nous. Mais compte tenu de l’afflux, nous aussi devons malheureusement prioriser. Nous hébergeons en premier lieu les plus vulnérables. Et quand les places manquent, nous faisons au moins en sorte de fournir des tentes, des couvertures, des kits d’hygiène, des vêtements. Nous orientons aussi vers des lieux un peu moins dangereux pour la nuit. C’est un tri abject que nous sommes forcés de faire, parce que l’Etat ne remplit pas son rôle. »
L’association s’alarme, depuis plusieurs mois, de la recrudescence du nombre d’enfants à la rue : « Actuellement, à peu près une personne sur deux qui se présente à notre permanence est un enfant. Certains soirs, jusqu’à 90 enfants sont là, parfois davantage. C’est totalement affolant. »

« Cette alternative citoyenne, nous l’organisons délibérément au pied de l’hôtel de ville de Paris pour ne pas participer à l’invisibilisation de ces personnes », explique un membre d’Utopia 56. Tous les lundis Medecin du monde les rejoint pour proposer des consultations gratuites. Photo Cyril Entzmann
« Epidémie de précarité »
Un peu plus loin, un grand camion blanc se gare. C’est l’unité mobile de Médecins du monde, présente chaque lundi soir. A son bord, deux médecins, une infirmière, une sage-femme et une psychiatre. Paul Alauzy est coordinateur du programme santé-précarité de l’ONG. « Si vous êtes à la rue pendant une semaine, vous allez commencer à ressentir des douleurs ostéo-articulaires, parce que vous dormez par terre. Vous allez être dénutri, fatigué, vous allez attraper tous les virus qui passent. »
Les bénévoles sont là pour répondre à l’urgence médicale et tenter d’orienter vers un parcours de soins les personnes qui se présentent, sans se voiler la face : « Le véritable remède à cette épidémie de précarité, c’est le logement. » La nuit est tombée. En tout, 160 personnes se sont présentées à la permanence d’Utopia 56, dont 65 enfants. Ce soir-là, toutes ont trouvé une solution d’hébergement temporaire. Pour une nuit seulement.
Présomption de minorité pour les mineurs isolés
Le 11 décembre 2025, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture la proposition de loi « visant à protéger les mineurs isolés et à lutter contre le sans-abrisme ». Ce texte instaure une présomption de minorité pour les mineurs non accompagnés (MNA), garantissant leur accès à un accueil provisoire d’urgence et à l’éducation, même en cas de contestation de leur âge. Une mesure saluée comme une avancée majeure par les associations, après des années de mobilisation.


























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