
Depuis janvier 2026, vingt PFAS ont été intégrés dans la surveillance obligatoire de l’eau de consommation. Sur ce sujet des polluants éternels, mais également sur le traitement de l’eau potable, sa gestion, Simon Porcher, professeur de management à l’Université Paris Dauphine-PSL revient sur les enjeux actuels de l’eau de consommation. Pour l’auteur de « La fin de l’eau ? » (Fayard, 2024) l’un des principaux enjeux reste la confiance dans ce service vital.
Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’eau ?
Simon Porcher : Je me suis intéressé à l’eau pour des raisons familiales. Mes deux parents ont été touchés par des maladies liées à la consommation d’eau impropre, faute d’infrastructures adaptées à l’époque. Ces maladies ont eu des conséquences sur leur scolarité. Cette histoire illustre le fait que les réseaux d’eau potable, tels que nous les connaissons aujourd’hui et qui couvrent désormais tout le territoire français, sont en réalité relativement récents.
Depuis quand existent-ils ?
S. P. : Ils ont été construits massivement à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle dans les grandes villes. Puis leur extension s’est poursuivie tout au long du XXᵉ siècle, après la Seconde Guerre mondiale dans les zones rurales.
Comment ces services fonctionnent-ils en France ?
S. P. : En France, l’eau est traitée pour être rendue potable avant d’arriver à nos robinets, c’est un service public. Mais il y a un paradoxe : nous devons tout à la fois la payer, et tous y avoir accès. Avec une autre particularité : des entreprises privées peuvent gérer des services publics d’eau.
Quelles entreprises ?
S. P. : Par exemple, de grandes entreprises comme Veolia ou Suez. La France a en effet conservé la tradition de déléguer une partie de la gestion de l’eau et de l’assainissement à des acteurs privés. C’est à la collectivité de décider si elle souhaite leur déléguer ou non cette activité.
En 2010, les entreprises privées couvraient environ 60 % des services de distribution d’eau. Aujourd’hui, ce chiffre est d’environ 55 %. La répartition est donc équilibrée entre les deux modes de gestion, et les deux types d’acteurs remplissent exactement les mêmes missions. Cette gestion partagée entre le privé et le public est une exception française.
Quelle est la différence entre gestion publique et privée ?
S. P. : En gestion publique, il y une régie avec un budget séparé du budget de la collectivité, qui doit donc facturer l’eau et réaliser des recettes pour financer les investissements. C’est une régie publique avec des employés publics. Dans le cas d’une entreprise privée, la collectivité délègue le service via un contrat d’une certaine durée, aujourd’hui autour de dix ans en moyenne.
Ce sont alors des employés du privé qui gèrent le service, même si la responsabilité de la bonne gestion du service reste publique. La collectivité est en effet responsable de la bonne gestion du service, comme d’informer les usagers en cas de problème avec l’eau ou d’en assurer la continuité. Pour les citoyens, le montant payé peut être le même. Tout dépend du contexte local.
C’est-à-dire ?
S. P. : En France, on a 36 000 communes et environ 10 000 services d’eau. Cela crée une très grande diversité de situations, et donc de tarifs. Chaque service fixe son propre prix : il n’existe pas de prix national de l’eau, contrairement à l’électricité ou aux télécommunications. Les prix sont ainsi fortement territorialisés et dépendent de plusieurs facteurs.
Lesquels ?
S. P. : Ils sont liés d’abord à la qualité de la ressource. Moins l’eau est polluée, moins son traitement est coûteux, et donc moins elle est chère. Les eaux de surface sont par exemple plus polluées que les eaux souterraines, ce qui se traduit par un prix au robinet plus élevé. Les tarifs dépendent aussi de l’abondance.
En zone de montagne, par exemple, la fonte des neiges génère d’importantes quantités d’eau en été, ce qui contribue à des coûts plus faibles. Alors que lorsque la ressource est inexistante au niveau local, il faut aller la chercher plus loin, son acheminement renchérit le prix final.
Quel est le prix moyen ?
S. P. : Le prix de l’eau en France est inférieur à la moyenne de l’Union européenne : autour de 4,5 euros pour 1 000 litres. C’est 100 fois moins cher que l’eau en bouteille. Mais il existe de grandes disparités au niveau territorial. Certaines communes payent plus de 10 euros le mètre cube, d’autres à 2 ou 3 euros.
Il faut appliquer réellement le principe du « pollueur-payeur ». Aujourd’hui, ce sont souvent les usagers de l’eau qui paient la dépollution, pas les industriels responsables.
Depuis quand les problèmes de PFAS dans l’eau sont-ils connus ?
S. P. : On sait depuis une quinzaine d’années que les PFAS ont des effets négatifs sur la santé et qu’on les retrouve en grande quantité dans l’eau. A l’échelle de la recherche scientifique, quinze ans, c’est plutôt récent. Il y a déjà eu des procès aux Etats-Unis dans les années 2010. C’est un problème global. On en trouve dans la neige du Tibet, dans le foie des ours polaires, dans des territoires sans industrie. Ils sont transportés par l’air et l’eau. On les retrouve dans les vêtements étanches, les médicaments, les lentilles de contact.
En France, les études déjà menées montrent que les PFAS se retrouvent dans plus de 90 % des prélèvements lors de certains tests. Nous y sommes donc massivement exposés, ce qui rend leur contrôle indispensable. La France s’est saisie du problème plus tardivement.
Pourquoi a-t-on tardé à agir ?
S. P. : On avait des preuves scientifiques depuis des années, mais on a tardé à mettre en place une veille sanitaire. Il aurait fallu cartographier précisément l’exposition et évaluer les risques. On sait que les PFAS ont des effets à long terme : perturbations hormonales, cancers, impacts sur la fertilité. Les coûts pour la santé publique se chiffrent en dizaines de milliards d’euros. Le scandale, c’est de ne pas avoir protégé les populations à temps. L’intégration des PFAS dans les contrôles de l’eau potable est obligatoire depuis le 1er janvier.
Que pensez-vous de cette obligation ?
S. P. : Il s’agit d’une avancée importante. Mais il existe une limite dans les dispositifs actuels de surveillance. La liste des PFAS contrôlés est extrêmement restreinte. Seuls vingt composés sont aujourd’hui concernés, alors que cette famille en compte plusieurs milliers. Le TFA, par exemple, n’est pas inclus dans les contrôles avant janvier 2027, alors même qu’il est très répandu dans l’environnement et reconnu comme particulièrement nocif. Les vingt PFAS actuellement surveillés sont les plus anciens, considérés comme prioritaires à l’époque. Pourtant le TFA est très présent dans l’eau aujourd’hui, et déjà surveillé par l’agence de sécurité sanitaire (ANSES). Alors pourquoi ne pas l’inclure dès maintenant ?
Pourquoi selon-vous ?
S. P. : Il y a là une forme d’hypocrisie de la part des pouvoirs publics, liée à une méconnaissance scientifique, à un manque de dialogue avec les chercheurs, et à un lobbying industriel très fort. La stratégie des industriels a en effet souvent consisté à remplacer une molécule interdite par une autre légèrement différente, qui ne se trouve pas encore sur la liste. Pour les services d’eau, mesurer et traiter certains PFAS mais pas le TFA n’a pas beaucoup de sens. Quand on investit dans des usines de traitement de certains polluants, devoir réinvestir deux ou trois ans plus tard est absurde. La meilleure solution à long terme reste l’interdiction et la substitution des produits polluants.
Sait-on traiter les PFAS aujourd’hui ?
S. P. : Oui, il est possible de les traiter, et c’est une bonne nouvelle. On utilise notamment le charbon actif, qui absorbe les molécules comme le ferait une éponge. Ou l’osmose inverse, qui consiste à envoyer l’eau sous forte pression à travers une membrane très fine pour retirer un maximum de polluants. La question n’est pas la connaissance technique. Le problème, c’est le coût de ces traitements à l’échelle d’un réseau d’eau potable.
Le prix de l’eau va donc être impacté ? Dans certains cas, le prix peut augmenter de 10 à 30 %. Il y aura aussi une augmentation liée aux nouveaux contrôles puis au traitement des micropolluants. Tout cela va peser sur le prix de l’eau dans certaines collectivités.
La solution ne peut être que collective : améliorer les traitements, réduire la production de polluants, renforcer l’information et la veille sanitaire.
Quel rôle doit jouer l’Etat ?
S. P. : D’abord empêcher que les PFAS continuent d’entrer dans l’environnement. Ces substances sont quasiment indestructibles : elles restent plus de cent ans dans les sols et l’eau. Les retirer coûte extrêmement cher. Il faut donc interdire leur production autant que possible. Ensuite, appliquer réellement le principe du « pollueur-payeur ». Aujourd’hui, ce sont souvent les usagers de l’eau qui paient la dépollution, pas les industriels responsables. Des collectivités comme Paris ou Lyon ont engagé des actions en justice pour reconnaître la responsabilité des producteurs de PFAS et faire financer le traitement de l’eau polluée.
Le sujet de la création d’une redevance PFAS serait à l’étude ?
S. P. : La loi PFAS de 2025 prévoit la création d’une redevance PFAS de 100 euros les 100 grammes rejetés par des usines. Ce principe de redevance « pollueur-payeur » existe déjà pour d’autres pollutions, mais il est plus difficile à appliquer quand la pollution est diffuse, comme pour les nitrates ou les pesticides. Le principe de la redevance ne doit pas laisser de côté l’application du principe pollueur-payeur pour les pollutions déjà réalisées. Aux Etats-Unis, les entreprises ont payé des milliards de dollars pour réparer les dégâts sanitaires. En France, il faut aller dans ce sens. L’Etat doit proposer des solutions.
Lesquelles ?
S. P. : Soutenir les collectivités, politiquement et financièrement. Il faut écouter les scientifiques plutôt que les lobbies, et envisager un véritable fonds de dépollution. Pratiquement 100 % des Français ont des traces de PFAS dans le sang. L’enjeu est de protéger en priorité les plus vulnérables et de reconstruire une réponse collective, solide et crédible.
Comment la population réagit-elle à cette situation ?
S. P. : Il y a beaucoup de méconnaissance. Beaucoup ne savent pas ce que sont les PFAS. C’est un sujet déprimant, car ce sont des polluants éternels. Dans les territoires touchés, près des usines ou des aéroports, l’inquiétude est forte. Les habitants ne sont pas rassurés quand les élus ne savent pas comment gérer la situation. L’Etat doit fournir des outils d’information clairs et son soutien aux collectivités les plus touchées.
Faut-il continuer à boire l’eau du robinet ?
S. P. : Oui, bien sûr. Les risques liés aux polluants sont des risques à long terme, liés à une exposition chronique. Ne pas boire d’eau, en revanche, est un risque immédiat. Il faut aussi comprendre que les PFAS sont partout : dans l’eau du robinet, dans l’eau en bouteille, dans l’air, les sols, l’alimentation. Passer à l’eau en bouteille ne protège pas vraiment.
La solution ne peut être que collective : améliorer les traitements, réduire la production de polluants, renforcer l’information et la veille sanitaire. A titre individuel, on peut se tenir informé, mais on ne peut pas résoudre le problème seul. Le vrai danger, c’est la perte de confiance dans le service public de l’eau.
Pourquoi est-il crucial de préserver la confiance dans l’eau du robinet ?
S. P. : Il s’agit d’un service vital, utilisé chaque jour par toute la population. L’accès à l’eau potable est une promesse fondamentale qui a été tenue en France depuis deux siècles. Si cette promesse se fissure, les conséquences peuvent être extrêmement graves. Perdre confiance dans l’eau du robinet reviendrait à perde confiance dans les élus locaux et dans l’Etat lui-même.
A LIRE : La fin de l’eau ? (édition Fayard, 2024)


























