
Lors de la fête de l’Humanité, la Fédération des Mutuelles de France a organisé, samedi 12 septembre, une table ronde consacrée à la santé au travail. L’occasion de revenir sur une véritable question de santé publique, encore malmenée de nos jours malgré l’impact des maladies professionnelles et le mal-être grandissant des salariés.
100 000 morts. C’est, à terme, le nombre de décès que l’on pourra imputer à l’amiante en France. Une hécatombe à laquelle s’ajoutera « un coût de plusieurs milliards d’euros au total », rappelait François Desriaux, fondateur et administrateur de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva), à la tribune de la table ronde « Le travail rend-il malade ? » organisée par les Mutuelles de France, à l’Escale, lors de la fête de l’Humanité. Les pathologies liées à l’amiante peuvent en effet se développer 30, 40 ou 50 ans après l’exposition. Bien que ce matériau soit interdit depuis le 1er janvier 1997, aujourd’hui encore, des personnes déclarent des cancers professionnels causés par sa présence sur leur lieu de travail des années auparavant.
Pour François Desriaux, le scandale de l’amiante, qui était évitable puisque des alertes existaient depuis des décennies, « n’a pas suffisamment servi de leçon ». Non seulement, il y a encore de l’amiante dans de nombreux bâtiments, mais un problème identique se pose désormais avec la silice cristalline, un minéral cancérogène avéré, utilisé sur les chantiers, qui, lorsqu’il est inhalé sous forme de poussières, s’avère hautement toxique. Malgré les mises en garde de l’Anses, les choses peinent à évoluer sur le terrain. « La santé au travail doit être considérée comme une question sociale et comme une question de santé publique, insiste François Desriaux. Cette approche vaut pour les cancers professionnels, les risques psychosociaux et les troubles musculosquelettiques. »
Augmentation des troubles de santé mentale
Selon Emmanuelle Lavignac, secrétaire nationale de l’Ugict-CGT, également présente lors de la table ronde : « Oui, le travail rend malade » et même « massivement ». « En France aujourd’hui, on compte trois morts par jour de travail, a-t-elle expliqué. Cela concerne les accidents de travail, les accidents de trajet et les gens qui meurent à la suite d’une maladie professionnelle. » Emmanuelle Lavignac rappelait aussi que l’absentéisme a augmenté de 50 % depuis 2019.
Une évolution que l’on peut relier « à la pénibilité, aux atteintes physiques, à l’augmentation des troubles de santé mentale (…), aux dépressions et aux burn-out, en particulier chez les jeunes ». Du côté des ingénieurs, cadres et techniciens représentés par l’Ugict-CGT, l’épuisement professionnel est devenu « monnaie courante ».

L’organisation du travail en question
Cette tendance alarmante peut s’expliquer par les dérives de l’organisation du travail et les modes de management. C’est ce que montrent les conclusions d’une mission d’information du Sénat menée de février à juillet 2026, mais non publiées car jugées trop contraignantes pour les entreprises et politiquement orientées. Alors, face à un tel constat, de quelle façon agir ? « Comme nous l’avons toujours fait à la CGT, a répondu Emmanuelle Lavignac. Nous allons mobiliser des salariés, les informer des risques socioprofessionnels qu’ils peuvent subir et, bien évidemment, en faire un sujet de campagne pour les présidentielles. »
Le corps ne devient pas une marchandise parce que la personne travaille pour obtenir un revenu.
Karim Felissi
D’autres pistes ont été évoquées par les différents participants à la table ronde : des réglementations plus exigeantes pour les entreprises, des sanctions pour celles qui ne les respectent pas et un retour à des organismes représentatifs forts des salariés. « Les CHSCT ont été supprimés, a regretté François Desriaux. Il faut redonner du pouvoir aux instances représentatives du personnel et revenir à une instance dédiée à la santé au travail. » Tous ont partagé l’idée que la prévention relève d’abord de la responsabilité de l’employeur, tout en soulignant que la santé au travail est aussi un enjeu collectif de solidarité et de justice sociale.
Transformation du rapport au corps
Parmi les intervenants à cette table-ronde, Karim Felissi, avocat et conseiller à la revendication de la Fédération nationale des accidentés du travail et des handicapés (Fnath), évoquait, quant à lui, un autre élément à interroger pour mieux défendre la santé au travail. Au-delà de la mobilisation collective, de la lutte au sein de l’entreprise, de la représentation syndicale et de l’action médiatique, il s’agirait que les individus commencent par reconnaître le caractère inviolable de leur corps au travail. « Le corps ne devient pas une marchandise parce que la personne travaille pour obtenir un revenu, a-t-il développé. Cette représentation continue à structurer les comportements et certaines institutions. Le corps au travail serait implicitement regardé comme un outil dont l’usure peut se négocier ou s’indemniser selon un barème. »
Selon lui, la prévention des atteintes au corps et leur réparation ne devraient pas être traitées comme des objets ordinaires de négociation sociale. La préservation de la santé physique et mentale doit être considérée comme une exigence de départ intangible et non négociable, à l’image de la façon dont devraient être traitées les violences sexuelles et sexistes.
« Le jour où dans les CAP, les BEP, les bacs pro, etc., on aura, par exemple 10, 15 ou 20 heures de cours pour expliquer aux élèves que leur corps est inviolable autant qu’il l’est lorsqu’il s’agit de domination masculine, je pense que la lutte gagnera. Sans ça, en l’état actuel des choses, avec cette obsession de la déréglementation des ultralibéraux, on va avoir beaucoup de mal. » Dans le même esprit, « lorsque, pour négocier un tableau de maladie professionnelle, on aura en face le sentiment général qu’un corps est inviolable, on aura progressé », conclut Karim Felissi. Un sujet à travailler, donc, bien évidemment en parallèle des sujets collectifs.

LES MUTUELLES AU CŒUR DE LA SANTÉ AU TRAVAIL
Lors de cette table-ronde, Lionel De Almeida, président de la 525e Mutuelle (qui a beaucoup œuvré dans le dossier de l’amiante), a souligné l’importance de la place des mutuelles dans la santé au travail. « Le sujet concerne la santé, la protection sociale et la solidarité. Les conséquences d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle vont au-delà de la personne seule, du salarié, et de son entreprise, a-t-il précisé. Elles concernent aussi sa famille, la Sécu, les mutuelles et l’ensemble de la collectivité. »
Selon les Mutuelles de France, la dégradation des conditions de travail et de la santé des salariés est liée « aux différentes réformes qui ont progressivement mis en danger les outils de prévention et les droits des travailleurs », comme « la disparition des CHSCT et de leur rôle de prévention ou le recul du départ de l’âge à la retraite », a poursuivi Lionel De Almeida. De la même manière, le phénomène s’explique par « la disparition progressive des mutuelles créées dans les entreprises par les militants » afin de protéger les salariés. La mission même des mutuelles est de prendre en charge les soins et l’accompagnement des personnes confrontées à la maladie.
Pour le président de la 525e, cela inclut aussi « une proximité avec les adhérents » et « une responsabilité d’action sur les causes », que l’on ne retrouve pas dans les grands groupes assurantiels. Les employeurs et les militants présents dans les entreprises doivent donc se poser la question suivante : veulent-ils une mutuelle qui porte des valeurs et accompagne les personnes, ou une offre sélectionnée principalement sur un critère financier ? Tout ce combat pour la santé au travail, qui inclut un travail commun entre les mutuelles, les associations et les syndicats, a déjà porté ses fruits dans le dossier de l’amiante. Les prochaines avancées, notamment en ce qui concerne la lutte contre les pesticides, ne pourront être réalisées que si l’on « arrive à agir ensemble ».


























