Risque de pénurie d’antibiotiques, de sédatifs, de morphine et même de paracétamol, la situation dans les hôpitaux est alarmante. Elle ne date pas d’aujourd’hui. Depuis des années, médecins mais aussi sénateurs alertent sur notre dépendance presque intégrale au marché chinois et indien.

En 2018 déjà, bien avant la crise du Covid-19, des sénateurs, toutes tendances politiques confondues, poussaient un cri d’alarme face aux pénuries de plus en plus fréquentes de médicaments parfois essentiels. En 2017, 530 signalements de rupture pour des produits d’intérêt thérapeutique majeur avaient été enregistrés, 868 en 2018, d’après les chiffres de l’Agence nationale de sécurité du médicament (Ansm). Certains de ces traitements n’ont la plupart du temps pas d’alternative. Les classes thérapeutiques les plus concernées sont les anticancéreux, les anti-infectieux (antibiotiques et vaccins), les anesthésiants, les médicaments du système nerveux central (destinés notamment au traitement de l’épilepsie ou de la maladie de Parkinson) ainsi que les médicaments dérivés du sang, des corticoïdes, des traitements de l’hypertension et des maladies cardiaques. De quoi donner froid dans le dos.

« La situation est très préoccupante, particulièrement à risques, expliquait le sénateur Jean-Pierre Decool (groupe les Indépendants, République et Territoires), rapporteur de la mission d’information. Des médicaments qui sont d’un intérêt vital sont en rupture. Je ne pensais pas découvrir une situation aussi grave avec des pertes de chance pour le patient qui interrogent tout notre système de santé. Nous avons totalement perdu notre indépendance en matière de médicaments. »

Ces pénuries ne touchent pas les innovations thérapeutiques très chères, mais des médicaments peu coûteux qui, bien qu’anciens et tombés dans le domaine public, constituent toujours l’essentiel de la pharmacopée.

80 % de nos médicaments sont fabriqués en Asie

La production des principes actifs de 80 % des médicaments passés dans le domaine public a été délocalisée pour partie en Inde mais à 60 % en Chine. Ils sont fabriqués dans ces deux pays puis répartis dans différentes zones géographiques par des grossistes intermédiaires. Des incidents à ces deux échelons peuvent engendrer des pénuries dramatiques.

Les sénateurs demandaient dans les plus brefs délais la création en France d’un pôle public de production et de distribution du médicament : « Il est urgent de mettre en place une véritable stratégie industrielle nationale ou/et européenne pour recréer les conditions d’une production pharmaceutique de proximité, affirmait Jean-Pierre Decool. Bien sûr, l’investissement sera considérable et le Sénat n’est pas coutumier des appels à la dépense publique, mais on ne peut rester les bras croisés. »

De son côté, un collectif de médecins emmenés par le Pr Jean-Paul Vernant, hématologue à la Pitié-Salpêtrière (AP-HP), lançait le 17 août 2019 un cri d’alarme sur la pénurie de médicaments et exhortait les pouvoirs publics à agir en rapatriant en Europe la production des principes actifs et en créant un « établissement pharmaceutique à but non lucratif, si possible européen, sinon français », afin de produire les médicaments essentiels.

La crise du Covid-19 a été l’occasion d’assister à la guerre de tous contre tous pour obtenir les médicaments ou le matériel de survie… Américains détournant les cargaisons de masques à destination de la France sur le tarmac d’un aéroport chinois, vols en Hongrie. Notre gouvernement décidant également de réquisitionner des masques destinés à d’autres pays.

« Après la crise du Covid-19, et alors qu’elle révélait que notre pays n’était pas même en capacité de fournir des simples masques de protection à la population ni même aux soignants, la création d’un pôle du médicament à but non lucratif sur notre territoire ne semble désormais plus négociable », insiste le Pr André Grimaldi.

Même les Américains l’ont faitLà-bas, à l’initiative de médecins indignés par les conséquences des multiples pénuries pour les malades et choqués par les augmentations de prix, plus de 500 établissements hospitaliers se sont réunis pour fonder un établissement pharmaceutique de ce type produisant des médicaments passés dans le domaine public.