Un manifeste pour la santé des jeunes

Augmentation des Ivg chez les adolescentes, accès aux soins de plus en plus difficile pour les étudiants, féminisation et rajeunissement de la précarité, banalisation des conduites sexuelles à risques, recours aux soins gratuits de plus en plus importants, accroissement de la souffrance psychique des jeunes… Pour la Fédération des Espaces Santé Jeunes, le constat est sans appel. Avec d’autres organisations parmi lesquelles, la
Société Française pour la Santé de l’Adolescent, elle vient de co-signer un « Manifeste » pour une politique de santé des jeunes.  

« Malgré les avancées importantes dans ce domaine depuis trois décennies, aujourd’hui les pouvoirs publics diminuent les ressources, la prévention demeure le parent pauvre et la prise en charge des adolescents et des jeunes adultes est morcelée. L’éparpillement des mesures ciblées vers des risques ou des populations particulières est à l’opposé du travail d’accompagnement global promu par les acteurs de terrain », écrivent les signataires.

On ne prévient pas, on coupe !

Tous dénoncent l’insuffisance et l’incohérence des politiques de prévention à l’adolescence, trop souvent conçue comme une addition de programmes de réduction des risques (toxicomanie, etc.) sans réelle coordination au niveau national, le manque criant de moyens pour la santé scolaire et la psychiatrie infanto-juvénile, la fermeture des Espaces Santé Jeunes et des Points Accueil-Ecoute Jeunes ou les coupes budgétaires qui mettent leur existence en danger.

« Entre 2008 et 2012, on est passé de 9,3 millions d’euros pour l’ensemble des structures sur toute la France à même pas 5 millions, soit une baisse de presque 50%. C’est alarmant, explique Max Daniel, président de la Fédération des espaces santé jeunes. Si ces dispositifs disparaissent, les jeunes ne vont plus se soigner car ils n’auront plus d’interlocuteurs pour les rassurer et les accompagner ». Un travail qui n’est pas pris en considération sur le long terme et qui est pourtant essentiel.

L’importance du lien

Autrement dit par le Dr Joël Dutertre, généraliste à la cité des Bosquets à Montfermeil (93) : « Les jeunes ont la trouille de l’hôpital, des spécialistes. Avec eux, il ne faut pas parler de symptômes tout de suite, il faut d’abord travailler le lien. Cela prend du temps mais sur la durée, c’est payant ». Beaucoup de jeunes ne se soignent pas non plus pour des raisons financières. Pour Joël Dutertre, qui les connaît bien, des réponses existent : « Dans ma consultation, seuls 20% des jeunes avaient accès au soins. On a mis en place une CMU jeunes et ça marche. De même, en Seine-et-Marne, on a instauré un ticket modérateur à 5 euros qui coûte 3 à 4 fois moins cher que le système conventionnel ».

A l’Espace Santé d’Issy-les-Moulineaux, la directrice a, quant à elle, institué un parcours santé-jeunes, gratuit pour les 16-25 ans qui leur permet d’avoir une consultation avec un généraliste, un gynécologue, un psy. « Le paradoxe, c’est que je n’ai aucun financement de l’assurance-maladie pour cela et que sans la subvention de la municipalité, je ne pourrai rien faire ».

Une consultation spécifique pour les 11-13 ans

Mais si certains jeunes n’ont pas recours au système de soins, c’est aussi que le système n’est pas adapté à la spécificité de l’adolescence, période charnière entre l’enfance et l’âge adulte. « Un adolescent diabétique, on le met où ? En pédiatrie, en médecine générale ? interroge un médecin. D’autant qu’il est de plus en plus difficile d’accueillir les jeunes à l’hôpital à qui on demande de la rentabilité. Un soin avec un orthophoniste ou un psychologue, ce n’est pas rentable. Donc, à moins de leur faire un acte lourd comme une fibroscopie, on nous demande de ne pas les garder dans les services car ils coûtent cher ».

Selon le Dr Roger Teboul, président de l’Association des psychiatres de secteur infanto-juvénile, « On ne peut même plus hospitaliser un jeune qui fait une tentative de suicide car ça ne rapporte pas ». Dans ce contexte, pourquoi ne pas développer une médecine spécifique de l’adolescence comme le réclament certains spécialistes depuis longtemps ? « Il faut une prise en charge globale de l’adolescent », insiste le Dr Anne Avanzi-Gasca, présidente de l’Association française de pédiatrie en ambulatoire.

Pour l’heure, « s’occuper d’un adolescent pour un généraliste, c’est un engagement », précise Virginie Halley Des Fontaines, présidente de la
Société française de santé publique. En attendant, comme il existe un bilan bucco-dentaire pour les jeunes, Anne Avanzi-Gasca propose de créer une consultation gratuite pour les 11-13 ans qui « leur permettrait de nouer un lien avec le soignant et, à ce dernier, de réaliser un état des lieux de la santé du jeune et de faire de la prévention ».

L’Etat doit mettre les moyens

Pour les signataires de l’appel, une chose est sûre : « Il faut que l’Etat mette les moyens pour mener des actions utiles sur le territoire, souligne Paul Jaquin, président de la Société Française pour la Santé de l’Adolescent. Nous n’avons pas forcément besoin de nouvelles structures mais que celles qui existent soient pérennisées et que les stratégies soient mieux coordonnées. Sur le terrain, on a besoin de pouvoir faire la différence entre un jeune qui boit et qui a des problèmes et un jeune qui boit mais qui n’a pas de problèmes sinon on risque de tomber dans les dérives de l’excès de médicalisation des problèmes sociaux et de privilégier les approches centrées sur les comportements, les réponses éducatives, voire sécuritaires, au détriment de mesures de prévention, d’accompagnement et de soins ? ».