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Un chez soi, pour se reconstruire d'abord
Solidarité

Un chez soi, pour se reconstruire d'abord

A Paris, des sans abri atteints de troubles psychiques sont relogés, avant d'être soignés. Un programme expérimental qui vise à "réhabiliter" une catégorie de la population "exclue" d'un système traditionnel d'accès au logement "en escalier". Reportage avec l'équipe d'"Un chez soi d'abord".

Pendant trois ans, Stéphane, 44 ans, a dormi sur un banc, dans un square. Aujourd’hui, il a enfin son chez lui. Depuis six mois, il habite un studio, dans le XIIe arrondissement de Paris. Son visage est marqué par la rue, mais il garde le sourire. Son appartement est très encombré, mais Stéphane compte faire le tri.

De grosses valises, des sacs, partout, sur son balcon, dans sa salle de bains, sur son lit. Des sacs qu’il a passé des années à surveiller, depuis son banc, ou à stocker à droite et à gauche, craignant qu’on ne les lui vole. Une petite caverne d’Ali Baba, six ans d’une vie mouvementée. Son studio de 20 m2 est si encombré que Stéphane dort par terre, sur une couverture. Mais qu’importe : ce n’est rien comparé à la rue. Ses projets, aujourd’hui, sont d’aménager son appartement, de trouver un emploi. Des préoccupations bien banales, loin de la rue.

En 2007, Stéphane se “met à la rue tout seul, volontairement”, à une époque où, gardien de musée à Paris, il ne va pas très bien. Il cesse de travailler, coupe les ponts avec sa famille. A court d’argent, il part vivre dans un jardin public, pour “faire le point”. Pendant quatre ans, il caresse du doigt le rêve de retrouver un chez soi, passe par un hôpital psychiatrique, retourne à la rue.

En 2011, la roue tourne.Pris en charge par le SMES (service d’appui santé mentale et exclusion sociale) de l’hôpital Sainte-Anne, il rencontre le Dr Alain Mercuel, responsable de l’accueil précarité, qui lui propose de participer à un programme expérimental : “Un chez soi d’abord”. Relogé depuis l’été 2012, il est l’un des 400 bénéficiaires du programme, le tout premier à avoir été relogé à Paris. Mis en oeuvre à Marseille, Toulouse et Lille en 2011, “Un chez soi d’abord” s'adresse aux personnes sans chez soi atteintes de troubles mentaux sévères. Il a été lancé à Paris au printemps 2012. Depuis, 19 personnes ont été relogées dans des HLM de la capitale.

Reloger d’abord

Inspiré des programmes “Housing First” canadiens et américains, “Un chez soi d’abord” part du principe qu’un accès immédiat à un logement peut permettre une amélioration de la qualité de vie et de meilleurs soins. En France, 1 à 2% de la population souffre de troubles psychiques. Chez les SDF, le pourcentage atteint les 30%. Soit 44 000 sans abri sur 133 000.

Pour les “recruter”, des équipes d’amont, SAMU Social, centres médicaux psychologiques (CMP), maraudes, repèrent de possibles “candidats” dans la rue. “Ce sont des personnes sans chez soi, en situation régulière, atteintes de troubles psychiques sévères comme la schizophrénie, ou les troubles bipolaires”, explique Thierry Des Lauriers, de l’association de maraudes Aux captifs la libération.

Une fois que les personnes sans chez soi ont accepté de faire partie du programme de recherche "Un chez soi d’abord", un diagnostic est établi par un psychiatre ou par une équipe mobile psychiatrie-précarité (EMPP). Les futurs locataires sont alors dirigés vers le laboratoire de recherche de l’hôpital Maison Blanche, chargé du volet recherche du dispositif. Ils sont tirés au sort : certains bénéficient des services normaux d’aide (un suivi “pas-à-pas”), les autres accèdent à un logement, avec bail de sous location sur trois ans.

A Paris, “Un chez soi d’abord” est piloté par le groupement momentané d'entreprises (GME) "Un chez soi Paris"(constitué de cinq organismes: l’association Aurore, l’association des Cités du Secours Catholique, l’Association Charonne, l’œuvre Falret et le Centre d’Action Social de la Ville de Paris), dont le mandataire est l’association Aurore, qui s’occupe du volet social.

Dans les locaux d'Aurore, une équipe pluridisciplinaire, constituée d’un psychiatre, d’un médecin, d’une infirmière, de trois travailleurs sociaux et de deux médiateurs santé pair. Sa mission : maintenir un lien social et accompagner les locataires.

Un endroit stable où se reprendre en main

Une fois ou deux par semaine, deux membres de l'équipe rencontrent les personnes relogées, en binôme pour “croiser les regards”. “On peut aider à faire des courses, à remplir des dossiers CAF, à ouvrir un contrat EDF, à monter un meuble, à faire la cuisine”, explique Maïa, travailleuse sociale. “Notre but est de permettre au locataire de se rétablir et de trouver une place dans la société, d’être une “personne à part entière”, sans qu’on le considère comme un fou furieux”, lance Jean-Marc Antoine, coordinateur du projet pour Aurore.

Contre le système “en escalier”

Pour obtenir un logement via la voie traditionnelle, des objectifs sont imposés aux SDF : se soigner, arrêter la consommation d’alcool ou de drogues - objectifs presque impossibles à atteindre pour un psychotique. “Autrefois, mon travail se heurtait souvent à ce système en escalier : la personne sans chez soi est hébergée, retourne dans la rue à cause de ses troubles, est hébergée de nouveau, et ainsi de suite”, affirme Bruno, éducateur spécialisé de l’équipe. “Les seuls contacts avec le psychiatre ont lieu bien souvent lors d’une hospitalisation sous contrainte, et la situation est loin d’être réglée”, constate-t-il.

“Dans les centres d’hébergement, on oblige les SDF à cacher leurs problèmes, sinon ils ne seront pas aidés. A “Un chez soi d’abord”, nous les acceptons tels qu’ils sont, et leur offrons un logement qui leur permettra d’aller tout doucement vers le soin, sans nous substituer aux équipes existantes.”

Convaincre les bailleurs sociaux

Alors qu'à Lille on s'adresse aux propriétaires privés, à Paris, où “le prix du foncier est trop élevé, nous nous tournons vers les bailleurs sociaux”, explique Jean-Marc Antoine. Les locataires sont tous logés dans des HLM. Les loyers tournent entre 210 et 420 euros. Parmi les bailleurs sociaux : Paris Habitat, Toit et Joie, la SGIM et la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP). Pour convaincre ceux qui pourraient être “inquiets par rapport aux troubles psychiques des locataires”, un numéro de téléphone d'astreinte a été communiqué aux bailleurs et aux gardiens d’immeubles.

Déjà des “métamorphoses”

Sept mois après que le premier locataire, Stéphane, ait eu ses clés, quel bilan tirer ? “On note des métamorphoses. Ils changent d’attitude, acquièrent une bonne hygiène de vie”, affirme Jean-Marc Antoine. “Ils ont une meilleure image d’eux-mêmes. Certains ont du mal à s'habituer à leur statut de locataire. Mais nous les aidons à franchir ce cap”. Stéphane, dans son petit appartement du XIIe arrondissement, se reconstruit peu à peu. Il ne craint plus de se faire voler ses sacs. Il fait partie de deux associations : la bagagerie “Antigel”, destinée aux SDF, et “Foi et Lumière”, qui aide les personnes atteintes d’un handicap mental. “On m’a beaucoup donné, je me sens redevable. Je n’aime pas avoir de dettes dans la vie”, lance-t-il.

Son studio, Stéphane l’a choisi, dans une liste de trois logements proposés par l’équipe d’intervention. “Je passais souvent dans ce quartier autrefois, avant de vivre dans la rue, se souvient-il, avec un sourire. J’allais à la bibliothèque, au bout de la rue.” Pour régler le loyer à Aurore, qui sous-loue le logement pour trois ans auprès du CASVP (Centre d’action sociale de la ville de Paris), Stéphane bénéficie du RSA et de l’APL. Décidé à chercher un travail, il envisage de reprendre des études d’histoire.

Assise en face de lui, dans un café de son quartier, Aline, conseillère en économie sociale et familiale au sein de l’équipe dédiée, l’écoute raconter sa vie, ses démarches auprès de la sécurité sociale, sa sortie au cinéma avec Antigel. “Dites à Maïa que je lui rendrai son CD des White Stripes quand je la reverrai !”, lance-t-il. Ou quand l’accompagnement ne se limite pas à une simple aide administrative.

 

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