« Trouver le juste soin est difficile »

Marie Kayser, généraliste dans la région nantaise jusqu’en 2012, est membre du Syndicat de médecine générale. Elle collabore à la revue Pratiques, dont le dernier numéro s’intitule « En faire trop ? ».

Les médecins en font-ils vraiment trop ?
La question est compliquée car, grâce aux progrès de la médecine, on peut stabiliser ou guérir des patients qui, autrement, seraient morts. Mais trouver le juste soin est une des choses les plus difficiles de notre métier. On ne peut pas se permettre de passer à côté de quelque chose de grave, et il ne faut pas non plus prendre pour argent comptant toutes les recommandations émises par des experts ayant souvent des liens d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique. Celle-ci a recentré son influence sur des leaders d’opinion, les médecins hospitaliers, ça redescend ensuite sur les spécialistes, puis les généralistes. Il faut pouvoir prendre
du recul. Quand on envoie un patient chez un endocrinologue pour équilibrer son diabète, il faut trouver celui qui ne va pas prescrire la dernière classe de molécules promue, comme les glitazones, dont certaines ont été retirées du marché.

La formation des médecins est-elle en cause ?
Sur ses neuf années d’études, un futur généraliste ne fait que deux mois de stage en médecine générale, puis six mois – douze pour certains – au cours de sa formation spécifique. Nous sommes peu formés à la complexité des pathologies bénignes auxquelles nous sommes confrontés dans nos cabinets. La réponse peut alors être la multiplication des examens et des prescriptions. Nous ne sommes pas formés non plus
à résister aux pressions de l’industrie, pourtant l’indépendance est indispensable aux bonnes pratiques. Les études montrent que même un tout petit cadeau donné par un labo, comme un stylo, influe sur nos prescriptions. L’examen clinique du patient est moins présent aussi dans nos pratiques car l’imagerie médicale s’est développée et les indications se sont multipliées. Le paiement à l’acte n’incite pas également à passer du temps avec les patients pour une prise en charge globale et éviter la prescription à tout prix.

Arrive-t-il que les patients fassent pression ?
Certains nous demandent tel médicament parce qu’il a bien « fonctionné chez eux » ou veulent une analyse de sang parce qu’ils ont besoin d’être rassurés. Il y en a qui ont du mal à admettre qu’on ne soulage pas un gros rhume avec des antibiotiques ou que leur mal de ventre ne nécessite pas forcément de recourir immédiatement à des examens approfondis. Beaucoup de maux s’expriment dans le corps et leur origine n’est pas médicale mais dans les conditions de vie, de travail… Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas essayer de soulager le symptôme. On est dans une société qui va vite, les gens veulent des réponses rapides. Mais
la demande des patients ne tombe pas du ciel, elle est influencée par ce qu’ils entendent à la télé, lisent dans les journaux ou sur Internet, la publicité pour les médicaments sans ordonnance… Elle est impulsée par une ambiance de société avec une médecine triomphante qui guérit tout. Nous-mêmes, médecins, sommes un peu dans la toute-puissance. C’est notre mission de vouloir soigner, mais il faut rester vigilant : ne pas en faire trop d’un côté, en faire assez, d’un autre.