Travail, vie privée : le mélange des genres

Avant de partir travailler, Vincent, sur son ordinateur portable, met la dernière main au dossier qu’il doit présenter ce jour-là. Puis il profitera de son trajet dans les transports en commun pour relever ses mails sur son smartphone et répondre aux plus urgents.

Le cas de ce jeune ingénieur n’est pas isolé. Avec la généralisation d’Internet, des smartphones et autres tablettes, la frontière entre vie professionnelle et vie privée devient de plus en plus floue et tend à s’estomper. Notre rapport au temps et au travail serait-il en train de changer ?
« Les salariés de moins de quarante ans ou même de moins de trente adoptent des orientations différentes de celles de leurs aînés, explique Patricia Vendramin, sociologue (1). Cela concerne surtout les cadres. Ils tiennent à pouvoir aménager leurs horaires de travail pour passer davantage de temps auprès de leur famille et avoir une vie sociale épanouie. »

Et sur ce point, les hommes et les femmes de ces générations sont d’accord !

Pas question de sacrifier sa vie de famille ou sa vie privée, ni, inversement, de faire une croix sur sa carrière. Il s’agit bien de mener les deux de front, sans pour cela y laisser sa santé.

Mission impossible ? « J’y arrive ! Il faut faire preuve d’organisation, explique Amina, responsable marketing. Aujourd’hui, je suis partie plus tôt de mon travail pour accompagner mon petit dernier à sa compétition de judo. Et ce soir, j’examinerai mes dossiers à la maison, lorsque les enfants seront couchés. C’est pour moi une liberté à laquelle je ne renoncerai pas. Je ne veux pas avoir à choisir entre ma vie de famille et ma carrière. »

Cette évolution, qui s’observe surtout chez les cadres des professions intellectuelles supérieures et les professions intermédiaires, est en marche partout en Europe. En mai dernier, l’institut Ipsos (2) a évalué l’impact de ce changement dans huit pays européens. Première constatation : tous sont concernés par cette mutation. La majorité des personnes interrogées (78 %) reconnaissent être sollicitées pour leur travail en dehors des horaires professionnels, mais aussi régler des problèmes personnels pendant les heures de travail. 68 % des sondés, et cela dans toutes les tranches d’âge, des plus jeunes aux seniors, insistent sur le côté positif et plébiscitent l’impact des nouveaux outils de communication sur l’amélioration de la qualité de vie au travail.

En Suède, c’est même une tendance lourde, nous renseigne l’enquête. Depuis 2011, la quasi-totalité des entreprises (94 %) ont équipé leurs salariés de connexion Internet et de téléphones portables 3G, contre 55 % en France et 46 % en moyenne au niveau européen. Ce modèle, qui permet plus de flexibilité, procure une meilleure qualité de vie au travail : les Suédois l’estiment à 7,1 sur 10, tandis que les Français lui attribuent 6,2.

Visiblement ces salariés sont convaincus que cette flexibilité que procurent les outils connectés est un plus. Mais la médaille n’a-t-elle pas un revers ? « Nous sommes très attentifs aux risques psychosociaux », répond la Cgt, qui surveille de près ces mutations et qui a lancé récemment une campagne de communication réclamant pour les cadres « le droit à la déconnexion ». D’après la confédération, « ce travail réalisé à la maison ou dans les transports n’est en général ni reconnu, ni comptabilisé, et entraîne très souvent un dépassement des limites horaires imposées par la loi. » Résultat : un volume de travail de plus en plus grand, de moins en moins cadré, un temps passé entre collègues qui s’amenuise, une solitude grandissante pour le salarié…

A l’occasion de la Semaine pour la qualité de vie au travail, en juin dernier, l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) a réalisé une enquête (3). Il en ressort que, si 76 % des salariés interrogés estiment facile de concilier leur vie professionnelle et leur vie privée, dans le détail, la moitié d’entre eux reconnaissent rencontrer de réelles difficultés à gérer le quotidien. L’équilibre vie professionnelle et vie privée reste un enjeu complexe, d’autant que, en France, les entreprises semblent peu se mobiliser sur le sujet.

L’Anact observe que « mettre en regard travail et vie privée revient en fait à parler de l’espace et du temps dans lesquels évoluent les salariés. Le temps de travail, c’est-à-dire le temps effectif ou réel passé à travailler, tend à “ déborder ” sur tout le reste. Horaires élastiques, travail de nuit, sommeil réduit, vie personnelle bousculée… »

Et quand l’entreprise s’invite à la maison, la question de la participation des hommes aux tâches domestiques et parentales reste entière. Car, pour l’instant, les femmes actives assurent toujours la « double charge », les hommes consacrant à ces tâches une part infime de leur temps. Alors, l’équilibre entre vie professionnelle et vie familiale, rêve ou réalité ?

(1) Réinventer le travail, de Dominique Méda et Patricia Vendramin, Puf, 2013, 19,50 €.
(2) Baromètre Ipsos-Edenred 2014, « Le temps de travail redevient une préoccupation majeure des salariés européens ».
(3) www.qualitedevieautravail.org

Savez-vous ce qu’est le blurring ?
Ce mot vient de l’anglais to blur, « estomper », « effacer ». Il est utilisé pour désigner
la perméabilité entre la vie privée et la vie professionnelle que permet la généralisation des objets « nomades » , tablettes, ordinateurs portables et smartphones.