Rencontre avec Alain Lieury, professeur émérite de psychologie cognitive à l’université Rennes II et spécialiste français de la mémoire.

Comment fonctionne notre mémoire ?

Pas notre mémoire, nos mémoires. On a pensé durant des siècles que nous n’avions qu’une seule mémoire. Depuis Charcot (neurologue français, 1825-1893), nous savons que ce n’est pas le cas. Il s’est aperçu que, après des lésions graves du cerveau, certaines personnes ne pouvaient plus parler. En revanche, elles reconnaissaient les objets.

La théorie selon laquelle certaines personnes auraient une mémoire visuelle, comme les joueurs d’échecs, d’autres auditive, comme les musiciens, d’autres encore olfactive, est fausse. La mémoire visuelle, au sens de «photographique» n’existe pas, et heureusement, car nos yeux bougent sans arrêt. Ils fixent un objet, font une pause d’un quart de seconde, sautent, refixent un objet. Le cerveau enregistre 3 prises de vues par seconde, soit 10 000 par heure. Si nous devions nous souvenir de tout cela, il y aurait de quoi devenir fou. Ce n’est pas la mémoire visuelle sensorielle (qui dure un quart de seconde) qui stocke, mais le cerveau, qui fait la synthèse et reconstitue ce qui est vu, dans une autre mémoire, la mémoire imagée. La mémoire est toujours une reconstruction du cerveau qui fabrique ce qu’il veut et fonctionne comme un jeu vidéo. Une machine incroyable constituée de 86 milliards millions de neurones.

Ce que l’on appelle mémoire ne serait donc que l’activité du cerveau ?

En effet, nous avons de nombreuses mémoires, visuelles en particulier, dont l’activation se fait dans différentes parties du cerveau, mais qui fonctionnent ensemble : une mémoire iconique (la mémoire sensorielle qui dure un quart de seconde), une pour les visages et pour les formes, une mémoire visio-spatiale utilisée, par exemple, dans les jeux comme le Memory*, une mémoire «imagier», qui retient l’image des objets et de leur utilité (bateaux, fleurs…). Le centre de ces mémoires est situé dans le cortex occipital (arrière du cerveau) qui représente 40 % du cerveau. Mais nous avons aussi d’autres mémoires : celle des odeurs, la mémoire lexicale, spécialisée dans l’orthographe, une mémoire sémantique, qui a trait au sens, et enfin une mémoire procédurale, qui nous permet de respirer, de marcher et de faire du vélo. Cette mémoire a pour siège le cervelet. Il représente 10 % du volume du cerveau, avec un nombre énorme de neurones, de l’ordre de 69 milliards de millions. C’est notre pilote automatique, qui fait que notre pied droit et notre pied gauche avancent. Celle-ci subsiste même chez les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Et puis nous avons une mémoire spéciale, à court terme, la working memory («mémoire de travail»), qui siège dans le cortex frontal. C’est la mémoire vive de l’ordinateur. Mais elle ne dure que vingt secondes. C’est grâce à elle que l’on se souvient de ce que l’on a fait lors de nos dernières vacances, du nom des personnes, de nos rendez-vous. C’est une mémoire à court terme qui fonctionne comme un moteur de recherche et qui va puiser dans notre mémoire à long terme les informations dont elle a besoin. Voilà pourquoi, face à un même événement, deux personnes ne racontent pas toujours la même chose, ce qui explique la fragilité des témoignages en justice par exemple.

C’est cette mémoire à court terme qui parfois nous échappe ?

C’est à cause d’elle, en effet, que l’on oublie parfois où l’on a mis ses clefs. Elle a une capacité limitée et fonctionne comme une ardoise magique que l’on efface pour y inscrire des nouvelles données. Celles qui resteront dans notre mémoire sont celles que l’on aura répété plusieurs fois, comme les tables de multiplication. En matière de mémoire, la répétition est fondamentale. Certains apprennent plus vite que d’autres, mais on estime qu’il faut en moyenne 10 essais pour mémoriser une carte géographique de 24 noms. C’est le processus de répétition qui fait basculer nos apprentissages de la mémoire à court terme vers la mémoire à long terme

Pourquoi certaines personnes personnes ont une bonne mémoire et d’autres non ?

70 % des gens ont une mémoire dans la moyenne, un petit nombre (2 %) ont une mémoire exceptionnelle, d’autres, environ 2 % de la population, ont une très mauvaise mémoire… Et c’est la faute à «pas de chance ». Mais des expériences ont montré que les gens qui avaient l’impression de «perdre la mémoire» étaient souvent plus déprimés ou angoissés que la moyenne et avaient tendance à déprécier leur mémoire. Tout le monde perd ses clés, oublie des réunions, mais les personnes qui se sentent bien n’en font pas une maladie.

Est-il possible de «booster» sa mémoire ?

La priorité est surtout d’éviter qu’elle ne régresse. Belote, Scrabble, mots croisés, tout ce qui peut faire marcher le cerveau est bon pour la mémoire. On sait aussi ce qui est mauvais pour elle. L’alcool est son ennemi numéro un, qui détruit les neurones et empêche de transférer les données de la mémoire à court terme vers celle à long terme. La consommation de benzodiazépines est aussi problématique. Pour avoir une bonne mémoire, il faut tout simplement manger normalement, bien dormir, éviter le stress, en bref, avoir une bonne hygiène de vie.

* Ce jeu se compose de paires de cartes portant des illustrations identiques. Chaque joueur retourne deux cartes de son choix. S’il découvre deux cartes identiques, il les ramasse et les conserve et rejoue. Si les cartes ne sont pas identiques, il les retourne faces cachées à leur emplacement de départ.

Pour en savoir plus

Le Livre de la mémoire, Alain Lieury (éditions Dunod) 22,90 €. Ce livre propose un véritable voyage en images au centre de la mémoire. Tous les aspects y sont traités (médicaux, psychologiques, mais aussi culturels, philosophiques et anthropologiques). Le parcours est chronologique, de l’Antiquité à nos jours, et retrace l’odyssée de la découverte de ce continent intérieur mystérieux.