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Avril 2013

Télémédecine : peut-on vraiment soigner à distance ?

La télémédecine, qui utilise les technologies de l’information et de la communication, permet un suivi continu des soins et facilite l’accès à des spécialistes. Le concept est entré dans la loi, reste à la médecine de ville de s’organiser.

La télémédecine inclut toute pratique médicale à distance mobilisant des tech­nologies de l'information et de la communication. Elle est reconnue et définie depuis 2009 par l'article 78 de la loi «Hôpital, patients, santé et territoires ». Le décret du 19 octobre 2010 précise les conditions de sa mise en œuvre ainsi que les actes en relevant : la téléexpertise (le médecin sollicite l'avis d'un confrère spécialiste), la téléconsultation (le médecin donne une consultation à un patient et pose un diagnostic), la télésurveillance (le médecin surveille et interprète les paramètres médicaux d'un patient), la téléassistance (le médecin assiste un confrère au cours de la réalisation d'un acte) et, enfin, la régulation du centre 15 (appels d'urgence).

Va-t-elle se généraliser ?

Jusqu'ici, la télémédecine s'est essentiellement développée à l'hôpital dans les domaines de l'expertise et de la télésurveillance. Aujourd'hui, elle fait l'objet d'une véritable stratégie nationale de déploiement, avec le concours des médecins généralistes et spécialistes. Chaque agence régionale de santé (Ars) a défini ses projets en fonction des besoins de la population, tout en prenant en compte les cinq priorités nationales : la permanence des soins en imagerie, l'amélioration de l'accès aux soins des détenus, la prise en charge des accidents vasculaires cérébraux (Avc), celle du diabète, de l'insuffisance rénale ou cardiaque, et l'amélioration de la médicalisation des personnes âgées dans les structures médico-sociales ou en hospitalisation à domicile (Had). Reste encore à discuter du mode de rémunération des praticiens libéraux : à l'acte ou au forfait. « Si les médecins attendent cette télémédecine avec grand intérêt, elle ne peut être soutenue que par des moyens d'organisation et financiers », explique le Dr Jacques Lucas, cardiologue, chargé des questions de télémédecine au Conseil national de l'ordre des médecins.

Qui est concerné ?

A priori tout malade à qui la télémédecine apporte une valeur ajoutée : les diabétiques ou les cardiaques, par exem­ple, mais aussi les femmes enceintes, les personnes souffrant d'apnée du sommeil... Dans le service du Pr Philippe Mabo, chef du service de cardiologie et maladies vasculaires au Chu de Rennes, les personnes porteuses d'un stimulateur cardiaque ou d'un défibrillateur peuvent déjà bénéficier d'une surveillance à domicile. La prothèse implantée dans l'organisme du patient est dotée d'un système de transmission, lequel envoie diverses données techniques (capacité de la batterie, intégrité des sondes...) et médicales (rythme cardiaque, traitements délivrés...) vers un boîtier que le patient garde à son domicile. Ces informations sont transmises automatiquement par téléphone à un centre de gestion des données administré par le constructeur de la prothèse. Les infirmières, spécialement formées, consultent chaque jour le site de données et alertent au besoin les cardiologues du service si l'un des indicateurs est « au rouge ». Environ 400 patients bénéficient de ce dispositif.

Quels sont les avantages ?

Savoir que leurs paramètres médicaux (glycémie, tension artérielle, etc.) sont surveillés à distance donne un sentiment de sécurité aux malades. Le Pr Philippe Mabo le constate chez ses patients : « Ils se sentent rassurés de savoir que l'on surveille en temps réel le bon fonctionnement de leur prothèse. Et pour cause : ce procédé permet de détecter une éventuelle défaillance de la prothèse et d'intervenir dans les plus brefs délais, alors qu'auparavant on ne voyait ces patients que tous les six mois. Si entre-temps il y avait un problème, ils étaient hospitalisés en urgence. La surveillance à distance apporte une réelle valeur ajoutée au suivi des patients cardiaques. Par ailleurs, ils continuent d'être régulièrement suivis par leur cardiologue de proximité, et, à l'hôpital, nous sommes tenus de les rencontrer une fois par an pour un contrôle " en face à face ". » Par ailleurs, la télémédecine offre la possibilité d'une meilleure prise en charge de certaines maladies aiguës et peut assurer la survie du patient. C'est le cas pour les Avc, la rapidité de la prise en charge initiale étant déterminante pour diminuer le risque de séquelles ou de décès. En Franche-Comté, les neurologues, neurochirurgiens et radiologues du Chru de Besançon diagnostiquent et traitent à distance les Avc et les autres urgences neurologiques, en concertation avec les urgentistes de dix hôpitaux de la région. Le praticien de l'équipe neurologique se connecte à un site dédié et entre en contact avec l'urgentiste et avec le patient, avec lesquels il peut alors dialoguer. Le neurologue consulte l'imagerie médicale et s'entretient avec l'urgentiste pour décider de la meilleure prise en charge de l'Avc.

Permettra-t-elle d'assurer la continuité des soins ?

Marisol Touraine a inscrit le développement de la télémédecine dans son plan global de lutte contre les déserts médicaux, baptisé « pacte territoire santé ». De fait, dans certaines régions qui manquent de médecins, la télémédecine peut apporter une réponse au problème de la continuité des soins, et contribuer à réduire les inégalités d'accès aux soins en facilitant les contacts entre médecins et patients. Certains médecins ruraux de l'arrière-pays niçois font leurs consultations avec des valises de télémédecine équipées d'un ordinateur avec webcam, d'une carte 3G ainsi que de tout le nécessaire pour réaliser des examens courants. En cas de doute sur un diagnostic, ils peuvent transmettre les données recueillies à un spécialiste du Chu de Nice. « A l'avenir, la concertation entre médecins de diverses disciplines va tendre à se développer, explique le Dr Lucas. On peut aussi imaginer des consultations à distance en cardiologie, en dermatologie... pour des problèmes très concrets et pratiques. On pourrait ainsi limiter les déplacements des patients, particulièrement dans les zones où il n'y a pas de spécialistes. »

A-t-elle des bénéfices en termes de santé publique ?

Pour le Dr Pierre Simon, néphrologue, président de l'Association nationale de télémédecine (Antel), « la télémédecine est une réponse efficace au vieillissement de la population, car elle peut permettre un meilleur suivi de certaines maladies chroniques, qui représentent 80 % de la demande de soins. La télésurveillance améliore l'observance des traitements, permet de mieux contrôler la maladie et, de fait, prévient les complications et limite les hospitalisations inutiles, notamment pour l'hypertension artérielle sévère et pour le diabète ». Une étude canadienne a ainsi montré que la mise en place de la télésurveillance à domicile pour des insuffisants cardiaques ramenait la durée annuelle moyenne de séjour à l'hôpital de 12,5 jours à 3,5 jours. « C'est autant d'économisé pour l'assurance-maladie, qui pourrait ainsi réduire la dépense hospitalière », ajoute le Dr Pierre Simon.

Que devient la relation médecin-patient ?

La télémédecine ne nuira pas à la relation médecin-patient, affirment les experts. Les malades auront toujours besoin de consulter. Ne serait-ce que parce que la télémédecine n'a pas réponse à tout : une grossesse extra-utérine, un enfant qui convulse sont des urgences qui ne peuvent être traitées à distance. « La télémédecine n'a pas pour objet de remplacer le médecin. L'examen clinique reste indispensable et la consultation est un moment d'échange entre le patient et son médecin », explique le Dr Jacques Lucas. « Il n'est pas question de supprimer le face-à-face entre les deux, renchérit le Dr Pierre Simon. Mais on sait très bien qu'un patient suivi pour une maladie chronique n'a pas besoin de consulter tous les deux mois, juste pour renouveler son ordonnance. Téléconsultation, télésurveillance, téléexpertise sont alors autant de solutions pour aider les médecins à être moins débordés et à déléguer certaines tâches à d'autres professionnels de la santé. »

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