Nommé pour faire de la prévention auprès des établissements de santé, le Dr Alain Braillon a été mis au placard. La santé publique aussi.

On voudrait faire taire le Dr Alain Braillon qu’on ne s’y prendrait pas autrement. « Le 16 décembre 2009, j’ai reçu un mail m’indiquant qu’on mettait fin à mon contrat, sans la moindre explication. J’étais viré, comme à France Télécom », ironise-t-il. Son crime ? Mettre les pieds dans le plat de la santé publique.

Gastro-entérologue, le Dr Braillon a été nommé au Chu d’Amiens début 2006, par l’agence régionale de l’hospitalisation, pour travailler sur la qualité et la sécurité des soins. Une mission qu’il mène dans le service du Pr Gérard Dubois, co­auteur du rapport à l’origine de la loi Evin. D’ailleurs, c’est à la prévention du tabagisme chez les femmes enceintes que s’attaquera en premier le Dr Braillon, en faisant bénéficier toutes les maternités de Picardie d’une formation pour faire face à ce problème : « En France, 22 % des femmes fument pendant leur grossesse. Or, la cigarette est la première cause évitable des complications périnatales comme la prématurité. »

A son actif également, la prévention de la transmission de l’hépatite B de la mère à l’enfant et l’amélioration de la prise en charge des tentatives de suicide dans douze hôpitaux de la région. Alors, pourquoi vouloir se débarrasser du bon docteur ?

Le prix de son indépendance

L’agence régionale de santé qui finançait son poste avance une question budgétaire. Pourtant, le Dr Braillon « rapporte ». Il a ­obtenu 550 000 euros de subventions, « dont seulement 5 % des laboratoires », pour la mise en place de ses programmes. Il publie surtout dans des revues internationales, comme le British Medical Journal, un ­privilège qui fait gagner 200 000 euros par an au Chu d’Amiens, l’Etat accordant des subsides aux hôpitaux dont les praticiens sont reconnus.

« Cette histoire ne tient pas debout, souligne-t-il. La décision de supprimer mes fonctions a été prise en fin de séance de la commission médicale d’établissement, sans que ce soit inscrit à l’ordre du jour, et seuls un peu plus d’un tiers des membres étaient présents. » Une précipitation qui ressemble à une mise sur la touche. Car Alain Braillon agace. Non seulement, en valorisant la prévention, il va à l’encontre de la logique comptable de l’hôpital et du paiement à l’activité, la fameuse T2A, mais il ose dire ce qu’il pense. Comme quand il qualifie de « bandits » les autorités sanitaires, à propos du Mediator, et qu’il dénonce le profit : « Le médecin est devenu un élément d’une société capitalistique, et le malade est un bien de santé comme les autres. Les bénéfices de l’industrie pharmaceutique sont deux à trois fois plus élevés que ceux d’autres industries. » En regard, le Dr Braillon alerte sur le retard français dans le domaine des soins palliatifs, sur l’augmentation de la mortalité infantile en France et sur le remboursement des substituts nicotiniques, plafonné à 150 euros ­par an et par personne.

« Le tabagisme est une addiction, donc une maladie chronique. Qui imaginerait ­un remboursement de l’insuline pour les diabétiques seulement pendant deux mois ? interroge le médecin. De plus, il n’y a pas de tiers payant alors que cette dépendance est fréquente dans les milieux défavorisés. » Il fustige les lobbys comme celui des cigarettiers, qui bloque la hausse des cigarettes, ou celui des alcooliers, qui a poussé l’ex-ministre de la Santé Roselyne Bachelot à autoriser la publicité pour l’alcool sur Internet, média préféré des jeunes.

« Scandaleux ! » commente Alain Braillon.

Il dérange aussi l’Association française d’urologie, qui bataille pour le ­dépistage de masse du cancer de la prostate. Une catastrophe, selon lui, à cause du nombre important de surdiagnostics et du risque d’opérations inutiles. Soutenu par la revue Prescrire, le British Medical Journal (qui s’est indigné dans ses colonnes du sort réservé à cet expert), son chef de ­service, le Pr Dubois, et la Société française de santé publique, le Dr Braillon se sent néanmoins bien seul : « J’ai fait appel au Conseil de l’ordre des médecins, mais il est resté silencieux. En Angleterre, une loi protège les lanceurs d’alerte, pas en France. » Alain Braillon a rejoint le Centre national de gestion, « le Pôle emploi du ministère de la Santé », ironise-t-il, qui l’indemnise, mais il n’a plus d’affectation, ses crédits de recherche sont bloqués, et il n’a pas l’autorisation de se rendre dans les congrès… « Il faut malgré tout tenir », ajoute-t-il, avant de paraphraser Jean-Pierre Chevènement : ­ « Un médecin, soit il ferme sa gueule, soit on le démissionne. »

Crédit photo © Magali Delporte

1 COMMENTAIRE

  1. Le sort d’Alain Braillon est en effet un scandale de santé publique. Posez-vous la question : pouvez vous citer un nom d’un médecin de santé publique à part Alain Braillon et son chef de service ? Non ? C’est normal, les autres se taisent où travaillent gentiment en partenariat avec l’industrie pharmaceutique.

    En France, il ne fait pas bon faire de la vraie santé publique. Alain Braillon en est la victime emblématique.