Le droit à l’interruption volontaire de grossesse, acquis en 1975 au terme d’une longue bataille, reste fragile. Entre la réduction du nombre de centres pratiquant des ivg et l’activisme des anti-Ivg sur internet, avorter reste un parcours du combattant.

«J‘ai eu du mal à trouver un centre d’Ivg, puis à obtenir un rendez-vous, raconte Mélanie, vingt ans. Et le jour de l’intervention, l’équipe m’a donné peu d’informations, je me suis sentie très seule. » Le témoignage de Mélanie illustre bien la réalité : près de quarante ans après le vote de la loi Veil (1975), l’accès à l’interruption volontaire de grossesse ressemble encore à un parcours d’obstacles, et ce droit est régulièrement remis en cause.

Le dernier rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (Hcefh), remis en novembre 2013 à Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, souligne ces difficultés. Restructuration hospitalière oblige, en dix ans, 130 établissements de santé pratiquant l’Ivg, jugés non rentables, ont fermé. Résultat : une forte concentration de l’offre sur un nombre réduit d’établissements, qui arrivent vite à saturation. La priorité est donnée aux femmes entre 8 et 12 semaines de grossesse, au détriment des demandes faites à des stades plus précoces. S’y ajoute une inégalité territoriale. Les femmes doivent parfois parcourir des distances très longues pour se rendre dans un centre.

Désinformation sur Internet

D’autre part, le délai de réflexion de sept jours prévu dans la loi entre les deux premières consultations retarde l’accès à l’Ivg. Les femmes qui s’y sont prises trop tard ou qui ont eu des difficultés à trouver un centre se voient contraintes de se rendre à l’étranger, aux Pays-Bas, par exemple, où l’on pratique l’Ivg jusqu’à 22 semaines de grossesse.

Du côté des médecins, si, pour la génération précédente de praticiens, pratiquer une Ivg pouvait être un acte militant, « pour la nouvelle il s’agit d’un acte très mal rémunéré et pas forcément intéressant pour la suite de leur carrière », commente Françoise Laurant, présidente de la commission santé, droits sexuels et reproductifs du Hcefh. D’ici à cinq ans, 37 % des gynécologues partiront à la retraite. La plupart auront été des militants, impliqués dans la réalisation des Ivg. Les généralistes, qui sont souvent les premiers interlocuteurs des femmes, n’ont pas toujours une bonne connaissance des structures et peinent à les orienter.

Moderniser la loi Veil

Mais c’est via Internet qu’arrive une menace sérieuse. En effet, des associations anti-Ivg ont trouvé là un espace pour pratiquer la désinformation et la manipulation, comme le raconte Louise, une jeune Lyonnaise de vingt-deux ans : « Dès que j’ai su que j’étais enceinte, je suis allée sur Internet. J’ai appelé deux contacts. Au premier, j’ai obtenu des réponses très vagues, au second, une personne m’a tout de suite prise en charge. Au début, elle me donnait des renseignements qui semblaient sérieux, puis la conversation a dévié : elle me posait des questions personnelles, si je travaillais, si j’avais un copain, depuis combien de temps… Puis elle m’a dit que je ne me remettrai jamais de mon avortement, que je risquais ma vie, que je pourrais devenir stérile. La conversation a tourné au harcèlement, à la leçon de morale, à la tentative d’intimidation, c’était délirant… J’ai fini par lui raccrocher au nez. J’étais très déterminée à avorter, sinon j’aurais craqué. »

« Nous avons alerté sur les fausses informations qui circulent sur Internet, explique Marie-Martine Martinet, directrice du Planning familial. La création du site www.ivg.gouv.fr, par le gouvernement, est une bonne nouvelle, car l’accès à une information précise non suggestive est l’une des conditions essentielles d’un choix éclairé. » La création du numéro national anonyme et gratuit demandé par le Hcefh est également à l’étude.

Quant à la loi Veil, elle doit être modernisée. « Elle est trop moralisatrice, précise Françoise Laurant, elle spécifie que le droit à l’Ivg est reconnu aux femmes “ dans une situation de détresse ”, nous, nous proposons : “ les femmes qui ne souhaitent pas poursuivre une grossesse ”. Ainsi, on les considère comme responsables de leur acte et non pas en situation d’infériorité. » Et bien, c’est chose faite ! En décembre 2013, les députés ont adopté cette proposition dans le cadre du projet de loi pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Le rapport du Hcefh voudrait aussi « supprimer l’objection de conscience des médecins ». Déontologiquement, le médecin peut faire valoir son objection, pourquoi, en plus, inscrire ce droit dans la loi ? Le rapport souhaite par ailleurs développer un accès rapide et de proximité à l’Ivg, en permettant à des professionnels qualifiés, non médecins (infirmiers, conseillers conjugaux et familiaux, sages-femmes…), d’assurer le premier rendez-vous, ou encore de procéder à l’Ivg sous anesthésie locale dans les centres de planification familiale ou les maisons médicales.

Un droit à part entière

Quant aux femmes elles-mêmes, elles se sentent encore trop souvent coupables. Pourtant, deux tiers de celles qui recourent à l’Ivg sont sous contraception. « Elles ne sont pas des irresponsables. Elles ont rencontré un problème dans la gestion de leur contraception à un moment donné de leur vie. Car gérer sa contraception sans faute de quinze à cinquante ans est très difficile, le risque zéro n’existe pas. Les échecs de contraception et le recours à l’avortement existeront toujours », explique Nathalie Bajos, sociologue à l’Inserm­. L’Ivg est un acte qui fait partie de la vie des femmes, il n’est pas un droit « à part », mais un droit à part entière.

 

Les méthodes
La méthode chirurgicale, dite d’« aspiration », est possible jusqu’à la 12e semaine de grossesse. La méthode médicamenteuse peut être réalisée jusqu’à la 5e semaine sans hospitalisation et jusqu’à la 7e semaine avec quelques heures d’hospitalisation.

La prise en charge
L’Ivg est remboursée à 100 % par l’assurance-maladie depuis avril 2013. L’échographie obligatoire de datation de grossesse n’est pas prise en charge à 100 %.

Les mineures
La jeune fille mineure doit avoir l’autorisation de l’un de ses parents (ou du représentant légal). Elle peut aussi se faire accompagner par une personne majeure de son choix. Un entretien avec une conseillère conjugale et familiale
ou une psychologue est obligatoire. Il peut se dérouler au Planning familial le plus proche, dans un centre
de planification ou encore à l’hôpital où aura lieu l’Ivg.

Interview

« Il faut déculpabiliser les femmes »

Dr Gilles Lazimi, médecin au Centre municipal de santé de Romainville (Seine-Saint-Denis).

D’après vous, y a-t-il une crise de l’Ivg en France ?
Non, car les choses ont tout de même avancé depuis la loi de 1975.
Le nombre d’Ivg (222 500 par an, chiffre stable depuis 2006) n’a pas augmenté, et il n’y a pas de « débordements », comme on veut souvent nous le faire croire, y compris l’an passé, où la crise des pilules de troisième et quatrième générations a fait craindre, à tort, une augmentation sensible des Ivg. De plus, les femmes ont maintenant le choix de la méthode (médicale ou médicamenteuse). Mais la loi est trop moralisatrice. Elle ne considère pas la
femme comme étant responsable de sa décision. En 2000, l’entretien préalable a été supprimé (mais pas pour les mineures), et c’est une bonne chose. Mais le discours ambiant est toujours très culpabilisant pour elles. L’Ivg est un acte chirurgical banal. 35 à 40 % des femmes en âge de procréer y ont eu recours au moins une fois dans leur vie. C’est un événement fréquent, qui touche toutes les femmes de tous les milieux sociaux. Mais encore aujourd’hui, on crée toute une « dramatique » autour de l’Ivg. Beaucoup en ont « ras le bol » qu’on leur dise que c’est un acte lourd. Certaines ont créé un blog [blog.jevaisbienmerci.net] où l’on trouve des témoignages de femmes qui ont avorté et qui vont très bien.

Pensez-vous que les femmes sont suffisamment informées ?
Je pense surtout que l’information n’est pas assez visible et qu’il faudrait lutter contre la désinformation, notamment sur Internet. Les associations anti-Ivg, qui ont toujours eu pignon sur rue, sont de plus en plus présentes sur la Toile. A ce propos, je vous propose de visiter le site ivglesadresses.org, très pratique et très bien fait. Les médecins aussi ont besoin de mieux être informés pour donner à leur tour une information fiable à leurs patientes. Car même si on est contre l’Ivg pour diverses raisons, on se doit en tant que médecins d’accompagner les femmes et de leur donner toute l’information nécessaire. Il faut accueillir la décision de la femme sans la culpabiliser.