Productivisme à outrance, gestion par le stress, culte de la performance… de plus en plus de salariés souffrent au sein de leur entreprise. Sans compter ceux qui sont exposés à des produits toxiques et qui meurent en silence. 

Le travail, c’est la santé », dit la chanson. C’est vrai dans la majorité des cas, mais si le travail construit, il peut aussi détruire. Selon un sondage publié en septembre dernier, la moitié des salariés de 35-49 ans estimaient que le travail nuit à leur santé. En 2010, une enquête de la médecine du travail indiquait qu’une personne sur cinq souffrait de harcèlement moral.
Stress, dépression, infarctus, burn-out, suicides… de plus en plus de salariés sont sous pression et craquent, souvent dans l’indifférence générale, comme le raconte Rachel Saada, avocate, à propos d’un cadre de Renault qui s’est suicidé et dont elle a défendu le dossier devant les tribunaux : « A chaque fois qu’il parlait de son épuisement à ses collègues, ils lui répondaient en anglais “ Ta souffrance is not mine ”. L’hyperproductivisme de l’entreprise avait condamné tout le monde au silence. »

La dégradation des conditions de travail

A la souffrance psychique qui s’accroît s’ajoute celle des corps, dont on parle moins mais tout aussi dévastatrice. Cadences imposées, gestes répétitifs (toute la journée, les caissières présentent des codes-barres à une machine), contraintes de temps… En France, un salarié sur huit est victime d’un trouble musculo-squelettique ou, plus précisément, de ­blessures (voir article page 9) à l’épaule, au coude, au poignet, à la colonne vertébrale, etc. Les accidents du travail continuent de tuer ou de laisser des séquelles graves à près de 42 000 personnes par an, et, malgré le scandale de l’amiante, 2,2 millions d’ouvriers sont toujours exposés à des substances cancérigènes.
Pour tenir le coup, 5 à 20 % des salariés se dopent : vitamines, alcool, ­caféine, antidépresseurs, anxiolytiques, amphétamines, cocaïne… à chacun sa béquille pour être en forme au travail. Mais les médecins du travail alertent : le lien entre le dopage et le travail est devenu évident. Pour Noëlle Lasne, médecin du travail, « il ne s’agit pas d’épidémie contagieuse, il n’y a qu’un coupable : la dégradation des conditions de travail ».

« C’est déjà bien d’avoir d’avoir un boulot »

La crise n’arrange rien. Les budgets consacrés à la prévention au travail sont en berne, les médecins du travail débordés, et sur les 6 900 en exercice, 4 000 devraient partir à la retraite en 2015 sans être sûrs d’être remplacés. La santé au travail n’a pas le vent en poupe : même les taux d’incapacité pour les accidents du travail et les maladies professionnelles sont revus à la baisse.
De leur côté, les salariés ont peur. L’ombre du chômage plane et, au cas où ils l’oublieraient, on le leur rappelle : « Au technocentre de Renault, où six salariés se sont suicidés, les cadres n’ont pas de bureau attitré, le matin, ils prennent celui qui est vide. Une façon de faire monter la pression qu’on appelle la précarité subjective », indique Marie Pezé, psychologue du travail. A force de le leur répéter, les salariés l’ont compris : « C’est déjà bien qu’ils aient du boulot. » Alors, la santé…

 

« On n’a même plus le temps de se parler entre collègues »

Psychologue et psychanalyste, marie pezé a ouvert la première consultation hospitalière « souffrance et travail » à Nanterre, en 1997.

La souffrance au travail augmente-t-elle ou est-elle seulement plus visible ?
On en parle davantage, c’est sûr, mais certaines formes de souffrance explosent, notamment
les maladies de surcharge et de la solitude. Les premières se traduisent par des troubles cognitifs – qui affectent la concentration, la mémoire et la logique – induits par l’intensification du travail. Quand vous avez trop d’opérations à réaliser, votre cerveau ne sait plus laquelle retenir. Or, tout le monde travaille en apnée ; les tâches se succèdent à un rythme infernal, on doit tout faire à la fois dans un climat de pression, car tout le monde est à cran et qu’il faut être réactif sur tout. La forme extrême de cette souffrance est le burn-out, les violences entre collègues ou sur les usagers, la radicalisation du management, qui devient punitif, les troubles musculo-squelettiques (Tms), les maladies cardio-vasculaires qui flambent et les suicides.

Qu’appelez-vous « pathologies de la solitude » ?
Elles font surtout référence au stress post-traumatique dans les situations de harcèlement
et de suicides. On n’a plus le temps de se parler entre collègues, tout le monde a la tête dans le guidon. Chez Renault, un cadre s’est suicidé en se jetant dans le bassin du technocentre, on a mis des heures à découvrir le corps : les salariés qui passaient sur la passerelle ne tournaient pas la tête et ne pouvaient pas voir le corps flotter plus bas. Par ailleurs, les collectifs de travail ont été détruits. La mise en place dans l’organisation du travail de techniques spécifiques, comme le benchmarking – qui met en rivalité les salariés d’un même service ou d’une même équipe –, l’évaluation individuelle, etc., empêche de constituer un collectif de riposte. Les instances représentatives du personnel font ce qu’elles peuvent.

Les nouvelles technologies accroissent-elles les risques ?
Oui, car il y a une porosité entre vie professionnelle et vie privée. On part du bureau
en n’ayant pas tout fini, on veut rattraper le retard chez soi, on est toujours joignable par mail ou Sms… Pourtant, la loi impose onze heures de repos entre deux plages de travail. Ces technologies peuvent être un piège. Dans une petite entreprise du bâtiment de 12 personnes, sous prétexte de vérifier l’avancée des travaux, l’employeur vient de donner un portable à chaque ouvrier pour
qu’il prenne une photo du chantier le matin quand il arrive et le soir quand il part. Cela lui permet surtout de contrôler l’heure d’arrivée et de départ de chacun et de pister les glandeurs, car,
sur la photo, l’heure est affichée. A l’inverse, Eurodisney est en train de mettre en place une coupure de son serveur informatique le week-end afin que les salariés ne puissent pas se connecter.

Quels conseils pouvez-vous donner aux salariés ?
Le salarié doit redevenir un sujet de droit. L’employeur a une obligation de sécurité, il doit protéger la santé physique et mentale de ses salariés, c’est dans le Code du travail. De même, l’article L. 41-22 prévoit que le salarié prenne soin de sa santé et de celle de ses collègues. Il faut qu’il s’informe sur ses droits et qu’il n’hésite pas à prévenir le médecin du travail, le Chsct [comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail], les DP [délégués du personnel], sa hiérarchie, son généraliste… quand ça ne va pas. Il faut déconstruire les ressorts de la peur que l’on fait régner partout à cause du chômage et ne pas essayer de tenir de manière héroïque de crainte de perdre son emploi, car, quand la personne se retrouve en burn-out, au bout du compte elle est licenciée. Le salarié doit comprendre que ce n’est pas lui qui n’est pas à la hauteur, mais que c’est l’organisation du travail qui est devenue folle. On peut se défendre, y compris en allant au tribunal, sinon on se transforme en moutons qui filons tout droit vers l
e précipice.