En 2012, quand l’Italie dépensait à peine 18 milliards d’euros de médicaments remboursables, la France, elle, en déboursait 33 milliards. « Cela fait 72 % de plus, à populations égales, pour les mêmes résultats sanitaires et sept mois d’espérance de vie supplémentaire en Italie », affirme Serge Rader, pharmacien et coordinateur d’une étude comparative sur le sujet présentée en juin dernier.

Alors, pourquoi dépensons-nous autant ? Premier point, les Français sont de gros consommateurs de médicaments : une ordonnance comporte en moyenne 5 produits chez nous, contre 2 de l’autre côté des Alpes. Résultat : les Italiens achètent 18 boîtes de médicaments par an et par habitant, et les Français, 48, selon le dernier rapport de l’Agence nationale de sécurité des médicaments (Ansm).

Des nouvelles molécules pas plus efficaces

Autre particularité, les médecins français ont tendance à prescrire les derniers médicaments mis sur le marché ; or, ce sont ceux qui coûtent le plus cher. « La metformine, le médicament de référence du traitement du diabète depuis 1959, est très efficace, mais les laboratoires ont sorti des nouveaux antidiabétiques qu’ils vendent à un prix beaucoup plus élevé », souligne Philippe Even, auteur, avec Bernard Debré, du Guide des 4 000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux (éd. du cherche-Midi, 23,80 €).

En mai dernier, l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) pointait « la propension de la France à l’utilisation des molécules les plus récentes et les plus onéreuses » et indiquait qu’en 2011 les gliptines, une nouvelle génération de médicaments contre le diabète, représentaient 8,2 % des anti­diabétiques oraux consommés en France, contre 6,2 % en Allemagne et 5,8 % au Royaume-Uni.

Un phénomène qui pèse sur les dépenses de santé : d’après l’Irdes, le traitement ancien revient à environ 0,30 € par jour, le nouveau à 3,67 €.Personne n’y trouverait à redire si les nouvelles molécules étaient plus efficaces que les anciennes, mais c’est loin d’être le cas. En 2011, un avis de la Haute Autorité de santé (Has) mentionnait que 91,6 % des médicaments évalués avant leur commercialisation n’apportaient aucune amélioration du service médical rendu (Asmr), autrement dit aucun progrès thérapeutique.

“On paie le marketing pas l’innovation”

C’est pourtant sur la base du service médical rendu que le prix du médicament est fixé par le Comité économique des produits de santé (Ceps) et les industriels, et que son taux de remboursement est décidé. Comment expliquer alors qu’une boîte de Plavix 75 mg (antiagrégant pour empêcher l’obstruction des artères), dont l’intérêt est discuté, coûte 37,11 € en France et 18,35 € en Italie ? Idem pour le Tahor 10 mg, un anticholestérol considéré comme inutile par Philippe Even, vendu 14,82 € ici et 7,45 € chez nos voisins transalpins.

« On paie le marketing, pas l’innovation. Les firmes consacrent 25 000 euros par médecin et par an pour la promotion de leurs produits, tempête Serge Rader. Elles justifient leurs prix par le coût de la recherche, mais où est-elle ? Le marché français du médicament est le deuxiè­me au monde après les Etats-Unis, mais on est 20e en termes d’élaboration de produits vraiment innovants. L’industrie fait ce qu’elle veut, elle a des relais dans toute la chaîne du médicament, y compris au Ceps et dans les agences sanitaires, et les représentants de la Sécurité sociale n’ont aucun pouvoir. Sur la base d’études qu’elle oriente, les experts, dont elle finance les recherches et qui lui doivent souvent leur carrière, ont autorisé la sortie d’une myriade de médicaments inutiles et onéreux dont la majorité n’apportent aucune plus-value par rapport aux médicaments existants, mais qui sont très ­rentables car ils visent la prévention de maladies comme l’hypercholestérolémie, l’hypertension, le diabète…, qui touchent une large population. »

C’est ainsi que quand l’assurance-maladie rembourse 377,7 mil­lions d’euros par an pour des nouveaux antidiabétiques à Asmr nulle ou très faible, la metformine, elle, ne lui coûterait que 28 millions, soit 349 millions de moins.

Des stratégies pour contrer les génériques
Les génériques pour­raient alléger la facture, mais, là encore, la France se distingue : ils représentent 31 % du marché dans l’Hexagone, contre 50 % au Royaume-Uni, 60 % en Allemagne et 80 % aux Etats-Unis ; et leurs prix sont les plus élevés d’Europe (10,25 € la copie du Prozac, 6,10 € en Italie). En France, 22 laboratoires de génériques commercialisent le même produit au même prix, alors qu’au Royaume-Uni ou en Italie les génériqueurs répondent à des appels d’offres et sont donc obligés d’être compétitifs.

Pour faire baisser la note, l’assurance-maladie demande une décote de 70 %, contre 60 % actuellement, par rapport au prix du médicament original. Mais pour François Pesty, fondateur du site www.puppem.com (Pour une prescription plus efficiente du médicament), « ça ne sert pas à grand-chose si les médecins continuent à prescrire de nouveaux médicaments très chers ». Exemple, le seul anti-cholestérol à ne pas être génériqué, le Crestor, représente un tiers des prescriptions, alors qu’il n’offre pas de bénéfice médical supplémentaire et qu’il coûte 2,5 fois plus cher qu’un générique.

Sans compter que, pour déjouer l’arrivée d’un générique, les laboratoires ne manquent pas de stratégies. « Ils font du tripatouillage de molécules pour sortir des faux nouveaux médicaments qu’ils vendent au prix fort ; il ne s’agit la plupart du temps que de changements de dosage ou de ” me too ”, copies très proches de molécules existantes », rapporte Serge Rader.

Ainsi, au début des années 2000, avant que le mopral, un anti­-ulcéreux, ne tombe dans le domaine public, son sosie, Inexium, a été mis sur le marché au même prix par le même labo, qui a donc pu maintenir son chiffre d’affaires. Les autorités sanitaires lui avaient pourtant attribué une Asmr de niveau 5, c’est-à-dire nulle. A 18,62 € la boîte, il en a coûté 329 millions à la Sécurité sociale en 2010 ; le Royaume-Uni, lui, a privilégié le générique du mopral à 1,60 €. Cherchez l’erreur.

 

       « L’industrie contrôle le marché »

Serge Rader, pharmacien, a créé une coopérative pour vendre les médicaments moins cher ; il a été contraint de déposer le bilan.

« Pour permettre aux patients d’avoir des médicaments au juste prix, j’ai, en 1995, regroupé 650 pharmaciens dans une coopérative. J’ai mené une guerre de treize ans avant de déposer le bilan. Il y a deux canaux
de distribution pour les médicaments, les grossistes et les firmes, via leurs représentants. Ces derniers ne visitent que les grosses pharmacies, celles qui font du chiffre, les autres – la moitié des officines – ne les intéressent pas. Résultat, les pharmaciens qui achètent aux grossistes paient plein pot, tandis que les autres paient moins cher, car les labos leur font des remises. Selon le circuit emprunté, le prix des médicaments peut passer du simple au double. Avec ma coopérative, j’avais la prétention d’avoir les mêmes ristournes que les pharmacies qui débitent beaucoup, mais les laboratoires n’ont pas voulu me les accorder, ce qui équivaut à un refus de vente. En voulant organiser la profession, je perturbais un peu le mar
ché ; or, l’industrie veut le contrôler. De leur côté, les grossistes, qui seraient en droit d’obtenir des remises compte tenu de leurs achats importants, ne veulent pas s’opposer au système imposé par les firmes sous peine de représailles : retard de livraison, ruptures de stock, etc. La mainmise de l’industrie est totale. »