« Cessons de mettre la pression sur les enfants »

Le pédopsychiatre Patrice Huerre* met en garde contre la pression que les parents exercent sur leurs enfants pour qu’ils soient ultra-performants.

 

Depuis quand observez-vous cette pression que les parents mettent sur leurs enfants ?
Le phénomène existe depuis une vingtaine d’années, mais, selon mes observations, il s’est accru ces cinq dernières années. Dans une société où la situation économique s’est considérablement ­dégradée, les parents, toujours dans un souci de bien faire, sont de plus en plus investis dans l’éducation de leurs enfants. Cela va même au-delà : ils se sentent responsables de leur épanouis­sement social et personnel. Très anxieux à propos de l’avenir, ils projettent sur leurs enfants leur propre anxiété, et ce dans tous les milieux sociaux. Du coup, c’est l’enfant qui doit rassurer les parents !

Comment cela se traduit-il ?
L’enfant est stimulé de plus en plus tôt. Bébé, il doit réussir des jeux d’éveil de plus en plus jeune. L’hyper-stimulation précoce est en augmentation, et non pas les enfants précoces, dont le pourcentage reste toujours stable. La précocité, la performance sont érigées en valeurs, et on ne laisse plus aux enfants le temps de grandir. Les parents n’hésitent plus à leur faire sauter une classe, parfois deux ! Il faut qu’il sache lire et écrire à la maternelle. L’enfant doit avoir toujours de bonnes notes, apprendre toujours plus… Il y a de plus en plus d’enfants dits « hyper-­actifs », mais ce sont en fait surtout des enfants « hyper-activés  » par les parents.

Comment les parents exercent-ils ces contraintes sur leurs enfants ?
Il ne s’agit pas de culpabiliser les pa­rents, car ils veulent donner toutes leurs chances à leurs enfants. Mais, par exemple­, ils trouvent que les notes et les appréciations des professeurs ne sont jamais assez bonnes, que l’enfant ne travaille pas assez à la maison le soir… Au moindre ­problème scolaire, ils courent chez l’orthophoniste, ont recours aux cours particuliers, aux stages pendant les vacances scolaires, achètent des cahiers de vacances l’été… C’est une forme de pression qui met l’accent sur le problème, l’insuffisance, le manque.

Cette pression est-elle uniquement d’ordre scolaire ?
Je l’observe surtout à l’école, car c’est l’enjeu principal. L’école est devenue un fournisseur de connaissances, on attend du « produit école » qu’il donne satisfaction, avec le cas échéant des plaintes de la part des parents si cela ne va pas. C’est une vision consumériste de l’éducation. Mais les devoirs à la maison sont aussi un rendez-vous important. Comme si les parents se devaient de rétablir l’ordre scolaire. Et puis, se rajoutent à l’emploi du temps de l’enfant toutes les activités périscolaires : il faut remplir l’agenda, il faut stimuler toujours plus – sport, musique, théâtre… L’enfant est constamment sollicité, la semaine comme le week-end. Et il doit être aussi performant dans ses loisirs.

Quelles en sont les conséquences sur l’enfant ?
Cette pression excessive a pour effet de faire ­douter l’enfant et de le démotiver en profondeur. Cela peut provoquer de l’anxiété par rapport aux études, des « décrochages », des phobies, surtout à l’adolescence. L’adolescent devient ­alors un consommateur, à la ­recherche de stimulations, de sensations toujours plus fortes, qu’il peut trouver dans des conduites comme la scarification, l’alcoolisme…
Mettre trop de pression empoisonne aussi les relations intrafamiliales et peut occasionner des conflits. Cela ne veut pas dire que les parents ne doivent pas être exigeants ! L’exigence se justifie une fois que le parent a fait la distinction entre l’intérêt objectif de son enfant et ce qu’il projette sur lui de ses propres inquiétudes et de son histoire. Si, chez lui, l’enfant se sent compris et accepté tel qu’il est, avec son rythme propre, sa relation au travail et son implication dans sa scolarité seront différentes.

Que conseillez-vous aux parents ?
Le bon sens ! Le temps du jeu et de la rêverie est primordial pour l’enfant. Ne le leur supprimez pas ! Stimuler leur créativité leur permettra de mieux s’adapter aux changements rapides auxquels ils seront confrontés à l’âge adulte. Et puis, rassurer son enfant sur le fait que la vie ne s’arrête pas si les notes baissent. En cas de problème, il faut se poser des questions et non pas attendre des réponses toutes faites. Demander à son enfant ce qui l’inquiète, depuis quand, comment s’est passée sa journée, avec les bons moments et les moins bons, parler de soi au même âge… Tout ce qui permet d’évacuer le stress subi dans la journée. Je me souviens d’une mère inquiète, venue me consulter avec sa petite fille de quatre ans, alors en ­moyenne section de maternelle. Quand je lui ai demandé pourquoi elle venait me voir, la mère m’a répondu : « L’institutrice nous a dit que notre ­petite fille ne pensait qu’à jouer ! »

 

* Patrice Huerre est aussi l’auteur, avec Mathieu Laine, de la France adolescente (éd. JC Lattès) et, avec Stéphanie Rubi, de Adolescentes, les nouvelles rebelles (éd. Bayard culture).