Les chiffres font frémir : la moitié des antibiotiques produits dans le monde sont destinés aux animaux. En France, ceux-ci en consomment plus que les hommes.

Certains en parlent comme du futur scandale sanitaire. Il est vrai que les chiffres font frémir : la moitié des antibiotiques produits dans le monde sont destinés aux animaux. En France, ceux-ci en consomment plus que les hommes, 1 000 tonnes par an pour les premiers, contre 600 tonnes pour les seconds. « Quand vous avez une angine, mangez du lapin, il est bourré d’antibiotiques, ironise Gilbert Mouthon, ancien professeur à l’Ecole vétérinaire de Maisons-Alfort, en région parisienne, et expert auprès des tribunaux. Le lapin n’est pas fait pour être élevé dans les élevages industriels, donc si l’éleveur ne le “ traite ” pas en permanence, il meurt. » C’est pareil avec le poulet ou la dinde ! Au total, 20 % des antibiotiques sont administrés dans les élevages avicoles.
Mais le pire, ce sont les porcs, qui en ingurgitent 57 %. Sevrés à vingt et un jours alors qu’ils devraient l’être beaucoup plus tard pour acquérir une bonne immunité, on les bourre de médicaments pour qu’ils tiennent. « Il faut presque rentrer dans les élevages porcins en tenue de chirurgien, déclare Gilbert Mouthon. Avec l’agriculture intensive, les animaux ont été mis dans des espaces concentrationnaires qui ne respectent pas leur physiologie. Ils sont donc devenus beaucoup plus sensibles, et comme ils sont les uns sur les autres, ils se transmettent les maladies. Alors, à la première alerte, on leur donne des antibiotiques à titre préventif. » Jusqu’à 2006, en Europe, on les utilisait aussi pour faire grossir les animaux plus vite. Depuis, c’est interdit, – « enfin, sur le papier », nuance Gilbert Mouthon –, mais ça continue à être autorisé ailleurs, et notamment aux Etats-Unis, où quatre antibiotiques sur cinq servent à doper le bétail, « et il y a des pays qui ne sont pas très regardants sur l’origine de la viande », ajoute-t-il.
Pis : des antibiotiques dits « critiques », les céphalosporines et les fluoroquinolones, dont on se sert pour soigner des méningites chez les enfants et qui, dans certains cas, sont la seule solution pour traiter des maladies infectieuses, sont largement prescrits en médecine vétérinaire, chez les veaux qui ont la diarrhée, par exemple. Des excès qui, comme en médecine humaine, favorisent la résistance des bactéries. Selon le réseau de surveillance de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), le nombre de souches insensibles aux céphalosporines est passé de 7 % en 2008 à 22 % en 2010 rien que chez les poulets et les poules. Et quand on pense aux risques de transmission qui passent par l’alimentation, l’environnement (il y a des quantités de microbes qui se promènent dans la nature), par le contact direct entre l’animal et l’homme et vice versa…
« Aux Pays-Bas, des prélèvements effectués sur des poulets ont montré que 80 % étaient porteurs de germes résistants à certaines classes d’antibiotiques, affirme le  Dr Jean Carlet, président de l’association internationale de lutte contre les bactéries résistantes AC2Bmr. Certes, on les fait cuire et ça tue les bactéries, mais on les manipule pour les préparer, ça suffit à la propagation. » De quoi s’inquiéter, quand on sait que les bêtes sont traitées jusqu’au dernier moment, la veille de leur départ à l’abattoir.
Un plan Ecoantibio lancé cette année par le ministère de l’Agriculture mise sur une réduction de 25 % des antibiotiques dans les élevages d’ici à 2017. Pour sa part, l’Agence nationale du médicament vétérinaire assure que la consommation a déjà baissé de 23 % entre 1999 et 2010. « Le tonnage a peut-être diminué, mais on oublie de dire que les nouvelles molécules sont dix fois plus actives que les précédentes », dénonce Gilbert Mouthon.
Autre problème : ce sont les vétérinaires qui prescrivent les médicaments et qui les vendent. Un conflit d’intérêt évident. « Ils font la moitié de leur chiffre d’affaires sur la prescription d’antibiotiques. Vous imaginez, si les médecins faisaient ça ! C’est au pharmacien de vendre les médicaments, comme cela se fait déjà dans d’autres pays européens, estime l’expert. Les vétérinaires sont formés pour soigner et conseiller, pas pour faire du commerce. »
D’autant qu’il n’y a pas vraiment de contrôle. En avril dernier, trois vétérinaires ont été mis en examen en Auvergne pour avoir fourni, pendant des années, de hautes doses d’antibiotiques à des éleveurs sans jamais avoir examiné leurs animaux. Un vrai business.

 

STAPHYLOCOQUE DORé CHEZ LES PORCS
Une souche de Staphylococcus aureus résistant à la méticilline (Sarm ou staphylocoque doré), le CC398, se multiplie chez les bovins, la volaille et surtout chez les porcs. Les éleveurs de porcs en seraient 760 fois plus porteurs que la population générale. Or, en 2008, une enquête de l’Agence européenne de sécurité des aliments, l’Efsa, indiquait que le CC398 était présent dans 46 % des élevages de porcs espagnols, 43,5 % des allemands, 40 % des belges, 14 % des italiens et seulement 1,9 % des élevages français. Le Sarm animal se serait-il arrêté à nos frontières ?

 

Danemark : carton jaune pour les éleveurs

Entre 2000 et 2009, l’utilisation des antibiotiques dans les élevages a augmenté de 35 % au Danemark, principalement dans ceux de porcs. En juillet 2010, les autorités demandent aux éleveurs de revenir
à des doses limites journalières raisonnables. A défaut, en décembre 2010, ils écopent d’un « carton jaune », et de neuf mois suplémentaires pour se conformer à la demande, sous une surveillance accrue. Au deuxième avertissement, c’est le « carton rouge », et les sanctions tombent, qui peuvent aller jusqu’à la réduction de la densité de l’élevage. Ça marche : en un an, l’utilisation des antibiotiques dans les élevages porcins danois a baissé de 25 %.