« Oui, on peut nourrir le monde sans pesticides »

Après « Le monde selon Monsanto » et « Notre poison quotidien », la journaliste Marie-Monique Robin continue de porter « la plume dans la plaie » dans un film intitulé « Les moissons du Futur » qui sera diffusé sur Arte, le 16 octobre, à 20 h 30. Elle est allée à la rencontre d’agriculteurs et d’experts aux quatre coins de la planète qui nous démontrent que, contrairement à ce qu’affirme l’industrie agroalimentaire, il est possible de nourrir la planète sans pesticides. Interview.
Vous montrez dans votre film que l’on peut nourrir le monde sans pesticides, en êtes-vous sûre ?

Oui, j’en suis certaine et c’est la bonne nouvelle de mon enquête. Quand j’ai commencé à travailler sur ce sujet, il y a deux ans, j’étais un peu dubitative, je l’avoue. Dans mes films précédents, j’avais tellement dénoncé les méfaits de l’agriculture chimique que j’espérais qu’il y ait une alternative mais j’avais intégré, comme tout le monde, la propagande de l’industrie agroalimentaire qui martèle qu’on ne peut pas nourrir la planète sans pesticides car il y aurait une baisse des rendements de 10 à 30 %.

Or, mon film montre le contraire : avec l’agriculture biologique, non seulement les rendements sont similaires mais ils sont parfois supérieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle. Olivier De Shutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, ne dit pas autre chose quand il affirme qu’aujourd’hui, seule l’agro-écologie peut nourrir le monde.

D’ailleurs, si l’agriculture industrielle marchait, ça se saurait : il n’y aurait pas un milliard de personnes que ne mangent pas à leur faim sur la terre dont la majorité sont précisément des petits paysans.

Que répondez-vous quand on dit que les produits bio coûtent chers, que c’est pour les « bobos » ?

C’est vrai que la pomme bio est plus chère que la pomme chimique. Mais le prix des aliments de l’agriculture conventionnelle est faussé. Il ne tient pas compte des subventions qui sont accordées aux agriculteurs intensifs. Si on les supprime, le coût réel de la pomme chimique sera le même, voire plus élevé que celui de la pomme bio.

Et puis si on demandait aux grands éleveurs de porcs industriels en Bretagne, qui touchent un maximum de subventions, de payer pour la pollution de l’eau par les nitrates et les algues vertes et la décontamination qu’elle entraîne, on s’apercevrait sûrement que ce système n’est plus viable.

J’espère qu’avec la réforme de la Politique agricole commune prévue en 2014, tout cela va être remis à plat. Il est urgent de le faire pour redonner aux paysans la clé des champs. Car ceux qui contrôlent les additifs chimiques, pesticides et autres que j’appelle les poisons chimiques, sont les mêmes que ceux qui contrôlent le marché des grains et des semences en ce moment et qui spéculent sur le marché des denrées alimentaires, à savoir les multinationales de l’agroalimentaire. Les paysans sont devenus leurs serfs, ils dépendent d’eux et sont pris dans un engrenage où ils ne contrôlent plus rien.

Dans votre film, vous parlez plutôt d’agro-écologie ou d’agro-foresterie, quelle est la différence avec l’agriculture bio ?

L’agriculture biologique consiste à respecter un cahier des charges spécifiant de ne pas utiliser de produits chimiques, et c’est tout. Ce qui veut dire que vous pouvez très bien avoir une exploitation de plusieurs milliers d’hectares en Colombie qui produit de l’huile de palme bio.

Mais pour moi c’est du bio au rabais car on est en monoculture et tous les petits paysans qui faisaient des cultures vivrières ont été chassés. Si le bio, c’est pour fabriquer du compost à 3 000 kms pour remplacer les engrais chimiques, ce n’est pas la peine.

L’agro-écologie est un concept plus vaste qui réintroduit la polyculture, la biodiversité, reconstitue les sols, protège la santé des paysans, rééquilibre les éco-systèmes en mariant les cultures, en plantant des arbres, en respectant les ressources locales, les fermes sont plus petites, à hauteur d’hommes, ce qui ne les empêche pas d’avoir d’excellents rendements.

Dans ce système, les circuits de distribution sont raccourcis et les intermédiaires qui empochent les profits sont réduits. Dans mon enquête, je constate que, partout où les paysans sont convertis à l’agro-écologie, ils gagnent mieux leur vie et surtout ils sont heureux de travailler la terre.

Le seul agriculteur que j’ai filmé qui déprimait est américain : il fait du maïs transgénique et il est au bout du rouleau car ces sols sont épuisés à force d’y avoir déversé des produits chimiques et les mauvaises herbes sont devenues résistantes à tout. Moralité : ses rendements baissent et il est obligé de mettre toujours plus de pesticides…

Jusqu’à présent vous avez été plutôt dans la dénonciation, là, vous avez réalisé un film résolument positif, pourquoi ?

Dénoncer ne suffit plus. Il faut mobiliser les gens pour quelque chose. Il y a urgence car la planète va très mal. Les crises financière, énergétique, climatique, alimentaire… sont la même facette d’un système économique capitaliste que ne vit que de profits immédiats quitte à détruire la branche sur laquelle nous sommes tous assis et qui s’appelle la Terre.

Là où il le film a été projeté, les gens viennent me voir pour me dire “merci”. Ils ont besoin qu’on leur montre que tout n’est pas fichu, qu’il y a des alternatives possibles.

Que pensez-vous de l’étude du chercheur Gilles-Eric Séralini qui montre l’apparition de tumeurs chez les rats nourris aux Ogm ?

Cette étude était nécessaire depuis longtemps. Et c’est très bien qu’il l’ait faite. Ceux qui le critiquent sont liés à l’industrie, ce sont les mêmes que j’avais dénoncé dans Le monde selon Monsanto, il y a quatre ans. Ce n’est pas sérieux.

Cette étude a le mérite de donner un grand coup de pied dans la fourmilière, il était temps. Aujourd’hui, il faut que les autorités sanitaires prennent leurs responsabilités et lancent une étude en choisissant des scientifiques reconnus pour leur éthique et leur probité. Ce sera le seul moyen de pouvoir trancher, en toute transparence.

Mais selon moi, nous n’avons pas besoin d’Ogm. Ils n’existent que parce qu’ils forcent les paysans à racheter des semences aux multinationales tous les ans. Dans mon film, je montre que l’on peut lutter contre la pyrale du maïs en utilisant la technique du push-pull comme au Kenya où il suffit de mettre dans un champ une plante qui l’attire et dans un autre un arbre qui la ““repousse””. Cela fonctionne très bien sans le maïs BT 810 de Monsanto. La chimie, c’est du passé.

Voir la bande annonce du film

A lire : Les moissons du futur, Arte- Ed.La découverte, 19,90 €
DVD, disponible à partir du 24 octobre, (15 €).