L’opinion de Philippe Meirieu, professeur en sciences
de l’éducation à l’université Lyon II.
L’enquête Pisa témoigne d’un système éducatif français inégalitaire. Est-ce la fin
du modèle républicain fondé sur l’égalité et la méritocratie ?

Notre modèle républicain n’a jamais été égalitaire. Jules Ferry lui-même
avait laissé une école primaire
publique payante pour les riches à côté
de la communale ! Et la méritocratie n’a jamais valu que pour un petit nombre : tout comme ceux qui, aujourd’hui, veulent voir « sortir un Einstein dans
le 9-3 » sans se poser la question des autres. La France sélectionne trop tôt, enferme les jeunes dans un destin trop vite et ne travaille pas suffisamment
à compenser les injustices sociales. Les zones d’éducation prioritaire (Zep) sont des ghettos sans moyens supplémentaires suffisants où l’on envoie des jeunes professeurs débutants et non volontaires.
Comment en est-on arrivés là ?
On n’a pas compris qu’il ne suffit
pas de démocratiser l’entrée dans l’école.
Il faut aussi populariser la réussite
par une pédagogie adaptée. On fait
la classe avec des méthodes convenant
à ceux qui ont trouvé leur panoplie
de bon élève dès le berceau. On n’a pas assez insisté sur l’accès à la lecture
et à l’écrit, qui ne se résume pas
à l’acquisition de l’orthographe et de
la grammaire, mais nécessite de trouver du plaisir et du bonheur à écrire !

Quelles sont les pistes de réforme
du système scolaire français
pour combler ces inégalités?

Il faudrait déjà absolument travailler
sur l’accompagnement personnalisé
des élèves dans une pédagogie collective exigeante. On doit construire à l’école les conditions de la réussite, comme l’attention et la concentration : c’est ce qui manque le plus. Nous devons aussi avoir des programmes plus clairs et simples.
Et puis, il faut dynamiser les enseignants, surtout dans les situations difficiles,
et leur apporter un vrai soutien.

Et à l’étranger ? Y a-t-il des modèles ?

Il est difficile de répondre. Les résultats de l’enquête Pisa nous renseignent
sur le niveau de performance
des systèmes scolaires, mais pas sur
la nature des projets éducatifs des sociétés qui les portent, ni sur le bien-fondé politique, pédagogique et éthique des méthodes utilisées. On peut avoir un score à peu près identique mais promouvoir
des valeurs radicalement différentes. Les résultats comparables
de la Finlande et de la Corée du Sud[fn]En Finlande, l’école est gratuite
et ne connaît ni sélection ni redoublement.
La Corée du Sud, elle, a développé
un système scolaire hypersélectif.[/fn] ne permettent pas de conclure « scientifiquement » qu’il faille s’aligner sur ces pays. Mais ils nous obligent à examiner ces modèles
sous l’angle de leurs valeurs,
et à nous questionner sur notre propre système de valeurs. Si nous voulons améliorer notre efficacité, voulons-nous
le faire avec les méthodes de la Finlande, de la Corée du Sud ou, mieux encore, avec nos propres méthodes qui restent
à inventer ?

A lire

A lire : Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui (Ed. Rue du monde, 2009, 19,80 E).