Mathieu Simonet : accompagner ceux qui partent

Dans un roman autobiographique bouleversant, Mathieu Simonet raconte les jours passés auprès de sa mère atteinte d’un cancer généralisé dans un service de soins palliatifs.
Jour après jour, votre mère et vous cheminez ensemble vers l’acceptation de la mort inéluctable.

Au départ, il me semblait que j’étais le seul à vivre mal la situation. Maman donnait l’impression d’avoir un rapport assez simple à la mort. Elle trouvait naturel d’en parler, de ne pas la nier. Aussi, tout au long de sa maladie, on a abordé la question sans faux-semblants. En particulier, elle aimait discuter de ce que l’on ferait de son corps après son décès. Elle penchait d’abord pour une incinération, puis rêvait qu’on la dépose quelque part en plein air, et a finalement opté pour un enterrement, l’idée d’enfermement lui ayant longtemps été insupportable.

Et puis un lundi, quelques jours avant son décès, elle m’a lancé un terrible et poignant « Mais tu ne vois pas que je vais crever ». A partir de ce moment, cela a été terminé. Elle m’a rejeté et n’a plus souhaité me parler ni de la mort, ni d’autre chose, comme si elle se recentrait sur elle-même. En fait, elle venait seulement de prendre conscience qu’elle allait mourir.

Tout ce qui avait précédé, ces propos libres sur la mort n’étaient finalement que des discours théoriques. Les professionnels des soins palliatifs m’ont confirmé que le moment où la personne réalise concrètement qu’elle va mourir est toujours dramatique.

Etrangement, votre mère semble avoir vécu sa maladie comme une réconciliation.

Maman était une femme très forte. Mais elle avait dû porter beaucoup de choses seule. D’abord, elle nous avait élevés seule, mon frère et moi. Et puis, sa mère ne l’aimait pas et ses nombreux frères et sœurs avaient pris le parti de ma grand-mère contre elle. Or, quand elle est tombée malade, toute la famille s’est recomposée autour d’elle. Elle a alors vécu la maladie comme une réparation.

D’ailleurs, elle en a joué en manipulant beaucoup son entourage et ne se privant pas de dire qu’elle abusait. Lors de sa première phase de rémission, elle a très mal vécu ce second abandon de l’après-cancer. Et puis, la maladie est revenue. Et cette fois, cela a mal tourné.

Vous faites témoigner les bénévoles, infirmières, médecins qui se sont occupés de votre mère dans le centre de soins palliatifs. Pourquoi ?

Parce que avec maman et ses sœurs nous avons vécu des moments magnifiques dans ce service, et parfois même eu des grands fous rires. Nous y avons rencontré des gens formidables et qui n’ont peut-être pas assez conscience de l’importance de ce qu’ils font. Aussi, j’avais envie de leur rendre hommage. Contrairement à ce que l’on peut penser, un service de soins palliatifs n’est pas forcément un lieu triste. Une médecin le dit très bien :

« Notre travail consiste, dans les cas où la mort est inéluctable, à réinjecter de la vie dans ce temps qui reste. »  Maman a noué un vrai attachement avec des bénévoles et l’un des médecins du service. La semaine de son décès, il était en congés. Une des infirmières m’a alors dit : « Elle ne décédera pas tout de suite. Elle attend le retour du Dr Y. » Et en effet. Il est revenu un vendredi soir dans le service. Il a été à son chevet.

Le lendemain, elle est décédée. J’ai tendance à penser que l’on choisit le moment de sa mort, l’instant où on lâche. Maman s’est éteinte lors d’un des rares moments où elle s’est retrouvée seule. Il paraît que c’est classique. Comme si la mort, moment d’intimité ultime, ne pouvait être partagée.

La Maternité, aux éditions Le Seuil, 17 euros.

Mathieu Simonet a créé un blog sur lequel les internautes peuvent écrire un texte sur leur mère : http://la-maternite.blogspot.fr/