Les hommes et les femmes ne réagissent pas de la même manière face à la maladie et aux traitements. Et pourtant, c’est plus souvent sur les hommes que portent les recherches…

Dès la conception, hommes et femmes sont différents. Sur nos 23 paires de chromosomes, c’est celle des chromosomes sexuels – XX pour les filles et XY pour les garçons – qui change tout. Cette différence est « à l’origine des organes et des caractères sexuels propres à chaque sexe », comme l’écrit Peggy Sastre, docteure en philosophie des sciences, dans le Sexe des maladies (éd. Favre, 15 euros), et elle influe aussi sur l’expression de nombreux autres gènes qu’hommes et femmes ont en commun.
« Dans le foie, 70 % des gènes ne s’expriment (1) pas au même niveau selon le sexe, dans les muscles, c’est 30 %, déclare Claudine Junien, professeure de génétique médicale. La plupart de ces différences biologiques sont minimes, mais, additionnées les unes aux autres au cœur de nos cellules, ça devient important. » Et ces différences peuvent être déterminantes. Elles pourraient expliquer notamment pourquoi il y a quatre à cinq fois plus d’autistes garçons que filles, neuf fois plus de femmes atteintes de lupus et davantage de filles touchées par les maladies auto-immunes, pourquoi, à consommation équivalente de tabac et âge identique, les femmes ont plus souvent un cancer du poumon ou encore pourquoi les signes avant-coureurs d’un infarctus ne sont pas les mêmes…

C’est ce qui fait aussi que les médicaments agissent différemment selon le sexe. Dans son numéro d’août 2014, Science & Vie a montré que, à dose égale, l’organisme féminin élimine les psychotropes plus lentement que le masculin, qu’il suffirait d’une demi-dose de vaccin pour que les femmes soient protégées de la grippe contre une dose pour les hommes, que l’aspirine prévient plutôt la crise cardiaque chez les hom­mes et l’Avc chez les femmes…, ce qui, selon le magazine, devrait entraîner une différence de prescription de ce médicament.

La réponse aux traitements est également différente : une étude menée en Allemagne a révélé que, quel que soit le médicament, les femmes ont deux fois plus d’effets secondaires que les hommes. Les différences de métabolisme ne sont pas l’unique raison : à l’exception des troubles exclusivement féminins (ménopause, problèmes ovariens, etc.), les femmes sont les grandes oubliées de la recherche. « La majorité des essais cliniques sont réalisés sur des hommes et n’incluent qu’environ 30 % de femmes, c’est donc quand la molécule est commercialisée que l’on s’aperçoit de ce qu’elle produit sur l’organisme féminin », souligne Claudine Junien. Quant aux tests de laboratoire sur des animaux, les femelles y sont largement sous-représentées. Actuellement, seule une étude sur cinq s’intéresse aux deux genres. Motif : le cycle ovarien des femelles pourrait faire varier les résultats. Difficile aussi de tester de nouveaux produits sur des femmes en âge de procréer sans exiger qu’elles prennent une contraception, une femme enceinte devant éviter de prendre des médicaments.

« Le dimorphisme sexuel (2) n’est pas étudié, c’est dommage, car c’est un moyen de faire avancer la recherche et de mettre en évidence les facteurs de résistance ou, au contraire, de susceptibilité à une maladie et de mieux traiter les hommes et les femmes », regrette la généticienne. Les choses sont toutefois en train de changer. L’Institut national de la santé américain (Nhi) a décidé de ne plus financer les travaux qui ne rendraient pas compte des différences de sexe. Les contrats de recherche européens sont également en train de suivre le mouvement.
(1) L’expression des gènes est l’ensemble des processus par lesquels l’information qu’ils stockent est lue pour fabriquer les molécules qui auront un rôle actif dans le fonctionnement cellulaire.
(2) Ensemble des différences morphologiques entre les mâles et les femelles d’une même espèce.

Interview

« La parité, c’est que les femmes soient mieux soignées »

Entretien avec Claudine Junien, professeure de génétique.

Faut-il aller vers une médecine différenciée ?
Pour cela, il faudrait tenir compte des différences biologiques entre les hommes et les femmes, dans les études cliniques, et, si nécessaire, ne pas prendre en charge l’un et l’autre sexe de la même manière. En Suède et en Allemagne, les hommes et les femmes souffrant de maladies cardiaques sont d’ores et déjà accueillis dans des services distincts. Les Pays-Bas et l’Italie sont aussi ouverts à cette problématique, mais, en France, ces idées passent mal. On a une position complètement arriérée sur ce sujet.

Pourquoi ?
C’est difficile à comprendre, mais l’objectif de parité entre les hommes et les femmes y est certainement pour quelque chose. C’est dommage, car en niant ces différences, les femmes
sont négligées. Or, la parité, c’est qu’elles soient aussi bien soignées que les hommes.
Aux Etats-Unis, dans les années 1990, la Fda, l’agence américaine du médicament, a proposé
une formulation différente pour un somnifère, le Stilnox, dont il est prouvé qu’il se métabolise
deux fois moins vite chez les femmes et qu’elles sont trois fois plus nombreuses à somnoler quand elles en prennent. Cela n’a pas pu se faire car les féministes se sont insurgées en disant que c’était discriminatoire. Il faut dire que le laboratoire voulait faire un flacon bleu et un rose…

 

Selon le genre, des troubles distincts

Le système digestif
L’estomac des hommes se vide plus rapidement que celui des femmes mais, faute de progestérone,
il sécrète davantage d’acidité, ce qui les expose aux ulcères gastriques. Le cancer du pancréas frappe trois fois plus les messieurs que les dames. En revanche, les calculs à la vésicule biliaire sont plus fréquents chez les femmes. C’est pareil pour le syndrome du côlon irritable, qui concerne deux fois plus de filles et qui, hasard ou pas, était considéré jusqu’à il y a peu comme une maladie psychosomatique. Quant au cancer colo-rectal, si les hommes y sont un peu plus sujets que les femmes, il représente quand même le troisième cancer féminin.

La peau et les os
Les os diffèrent entre les sexes, et les femmes sont plus souvent atteintes d’arthrose : elles ont moins
de cartilage, leurs articulations s’usent donc plus vite. Après la ménopause, elles ont moins d’œstrogènes et perdent de la densité osseuse, d’où le risque d’ostéoporose. Un tiers des hommes sont concernés aussi par ce trouble. Mais l’ostéoporose est encore associée aux femmes et, pour une fois, les traitements sont inadaptés aux hommes. En ce qui concerne la peau, jusqu’à 6 mois, les garçons ont plus d’eczéma que les filles, c’est l’inverse à partir de 3 ans et jusqu’à l’adolescence. De même, l’acné est plus répandue chez les jeunes garçons mais prédomine chez les femmes à l’âge adulte. Et, entre 1980 et 2012, en France, le nombre de cancers de la peau a augmenté deux fois plus rapidement chez les hommes que chez les femmes et ils en meurent plus souvent. Explication ? Les femmes se font mieux dépister et leurs lésions métastasent moins.  

Le cerveau
Le cerveau des garçons est 15 à 20 % plus gros que celui des filles, « parce qu’ils ne réussissent pas à élaguer des neurones excédentaires et/ou défectueux au cours du développement », écrit Peggy Sastre. Ce qui les prédisposerait à un ri
sque plus élevé de maladies développementales, apparaissant durant l’enfance. A contrario, les femmes ont moins de cellules pour « compenser » certaines lésions apparaissant avec l’âge, comme celles de la maladie d’Alzheimer, dont l’incidence est plus élevée chez elles. Les hommes sont également plus souvent atteints de tumeurs du cerveau et l’autisme touche quatre fois plus de garçons que de filles sans que l’on sache vraiment l’expliquer. En revanche, les femmes sont deux fois plus souvent victimes de dépression, avec un pic avant la ménopause. En cause, la sérotonine, un neurotransmetteur qui régule l’humeur et varie en fonction du cycle menstruel.

Le cœur 
Longtemps considéré comme une maladie masculine, l’infarctus du myocarde commence à faire parler de lui au féminin. Et pour cause : les maladies cardio-vasculaires représentent désormais la première cause de mortalité chez les Françaises de plus de 65 ans. Elles sont pourtant encore sous-diagnostiquées. On sait aujourd’hui, en effet, que les symptômes de la crise cardiaque ne sont pas forcément semblables chez les hommes et les femmes : chez elles, des douleurs gastriques ou abdominales, des nausées… peuvent prendre le pas sur des douleurs thoraciques, moins intenses, plus vagues, que chez les hommes. Résultat : elles sont 29 % à bénéficier d’un électrocardiogramme dans
les dix minutes, contre 38 % des hommes. Or, le cœur des femmes est fragile, d’abord parce que leurs artères sont plus fines que celles des hommes et que, après l’âge de 50 ans, il n’est plus protégé par les hormones. Et la progression du tabagisme, de la sédentarité, du stress, du surpoids sont des facteurs de risques supplémentaires.