Plusieurs manifestations sont prévues pour que le ministère de la Santé lève l’interdiction. Les gays sont exclus du don de sang depuis la découverte du sida, il y a près de 30 ans.
“Si ces cons ne veulent pas de mon sang, ils n’auront pas mes organes.” En pleine discussion sur le don d’organes avec ses amis, Guillaume donne le ton. Puisqu’on lui interdit de donner son sang à cause de son homosexualité, pourquoi accepterait-il de donner autre chose pour sauver des vies ? C’est tout ou rien. En l’occurrence, ce sera rien.

Depuis 1983, il existe une “contre-indication” aux dons de sang de la part des hommes ayant eu des relations sexuelles avec des hommes [fn]Une seule relation homosexuelle suffit, même si elle a eu lieu il y a 20 ans. Les lesbiennes ne sont pas concernées par la mesure, même si certaines ont été refusées.[/fn]. Un terme politiquement correct qui signifie purement et simplement une interdiction. A vie. “Dans les années 80, ça pouvait se comprendre parce qu’on ne connaissait rien sur le sida et c’étaient effectivement les homos les plus touchés, reconnaît Cyril Chevreau, président de Pourquoi sang priver ? Mais ça ne se justifie plus aujourd’hui.”

Le jeune homme a créé cette association en 2008 afin de faire reconnaître le droit aux gays de donner leur sang. Lui-même a commencé à donner “régulièrement” dès l’âge de 18 ans, une époque où sa sexualité n’était pas encore très claire. A 22 ans, il s’assume enfin : il est homosexuel. “J’ai arrêté d’aller donner, je me suis auto-exclu”, souffle-t-il.

En 2008, ayant entendu une rumeur selon laquelle la contre-indication avait été levée, il pousse les portes d’un camion de l’Établissement français du sang (EFS) pour reprendre ses bonnes habitudes. Raté : lorsque le médecin découvre qu’il est en couple avec un homme, Cyril Chevreau est éconduit. Pour avoir retenté l’expérience depuis, il sait qu’il est fiché à l’EFS. Officiellement pas “à vie” puisqu’une échéance est bien mentionnée : il pourra donner son sang à partir du 10 mars 2096. A 117 ans.

“C’est une erreur de parler de population, il faut raisonner en termes de comportement”

Sur son site, l’EFS propose une rubrique spécifiquement consacrée aux dons de sang des homosexuels, dans lequel est précisé : “En 2010, en France, le nombre de cas de découverte de séropositivité VIH était de 6 pour 100 000 pour les hétérosexuels. Et de 758 pour 100 000 chez les homosexuels masculins (Données InVS). Le risque d’exposition au VIH était donc 200 fois plus élevé lors d’une relation sexuelle entre hommes que lors d’une relation hétérosexuelle ou d’une relation sexuelle entre femmes.”

En outre, d’après le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de l’InVS du 29 novembre 2011, le taux de découvertes de séropositivité VIH chez les gays augmente alors qu’il diminue ou stagne pour toutes les autres catégories de personnes étudiées. Qu’importe, pour Cyril Chevreau : selon lui, les hommes qui ont une vie sexuelle irresponsable ne sont pas ceux qui vont donner leur sang, cet acte “réfléchi, responsable”.

Il s’accroche à son combat afin de mettre un terme à une pratique qu’il juge profondément discriminante. “C’est une erreur de parler de population, il faut raisonner en termes de comportement. Ce n’est pas parce que je suis homo que je vais avoir un mec différent tous les soirs !”

S’il tient tant à donner son sang, pourquoi n’a-t-il pas menti lors du questionnaire et de l’entretien médical ? “Je ne mens pas, la première sécurité sanitaire, c’est ça”, assure-t-il. Mais surtout : “Même si c’est pour faire un bon geste, même si je ne prends pas de risque, je n’ai pas à renier ce que je suis.”

Un risque résiduel très faible chez les hétérosexuels

Vincent Pelletier, directeur général de Aides, n’entend pas ces arguments. Après des années de réflexion sur le sujet, l’association a adopté une position il y a 4-5 ans : le don de sang ne doit pas être ouvert aux gays comme il l’est aux hétéros. “On est pour des mesures discriminatoires, mais sélectionnées sur la pratique, pas sur la personnalité”, explique Vincent Pelletier.

Aides propose que soient exclus les hommes ayant eu un rapport homosexuel non protégé dans les six semaines précédant le don. Quid alors des hommes ayant le même partenaire depuis des années, fidèles, et qui ont évidemment des rapports non protégés ? Pas de don pour eux. “Dans la communauté gay, la prévalence est tellement forte… même quelqu’un qui se pense en fidélité ne peut pas savoir ce que fait son partenaire, balaie-t-il. Ça paraît discriminant, et ça l’est dans les faits, mais le jour où il y aura une transmission du sida due à une transfusion sanguine, tout le monde va se retourner contre nous. C’est plus qu’un principe de précaution, car le risque de transmission si on acceptait tout le monde est réel.”

Homo ou hétéro, Vincent Pelletier reconnaît que le risque zéro n’existe pas et qu’un hétérosexuel fraîchement contaminé peut donner son sang sans se savoir infecté. Mais “chez les hétérosexuels, le risque résiduel est très très faible, il n’est pas significatif ; c’est le même risque que de se faire écraser par un camion devant chez soi. Si on intègre les homosexuels, le risque est réel, il peut y avoir un, deux, trois cas par an.”

L’EFS n’a pas souhaité répondre à nos questions et a simplement précisé qu’il “applique les décisions du ministère de la Santé”. L’Établissement s’est déjà exprimé sur le sujet, mais se montre actuellement plus prudent, attendant un positionnement clair de son ministre de tutelle : Xavier Bertrand se déclare régulièrement favorable (voir la vidéo), mais les paroles ne sont pas suivies des actes.


position de Xavier Bertrand sur le don du sang… par pourquoi-sang-priver

Cyril Chevreau entend bien la position de Xavier Bertrand, mais n’y croit plus, parlant d’“hypocrisie” : “Ça fait 5 ans qu’il dit qu’il est pour et il ne fait rien pour changer les choses !” Roselyne Bachelot s’était elle aussi prononcée favorablement, mais avait fait machine arrière lorsqu’elle était ministre de la Santé, allant même jusqu’à inscrire l’interdiction dans la loi, le 12 janvier 2009.

Pour “célébrer” les 3 ans de ce décret ministériel, l’association Pourquoi sang priver ? organise ce jeudi 12 janvier une manifestation devant le ministère de la Santé, à 18h (voir encadré), afin de sensibiliser les passants et de “remettre la pression à Xavier Bertrand parce que, clairement, il se fiche du monde”.

L’ancien président de l’EFS contre l’interdiction

Le Défenseur des droits (ex-Halde) a publié une tribune dans Libération en novembre dernier “pour que les homosexuels puissent eux aussi donner leur sang”, dans laquelle il précise : “Je relève qu’en France même, le don du sang demeure interdit aux hommes homosexuels du seul fait de leur orientation sexuelle et ce, quel que soit leur comportement sexuel. Pourtant, la Commission européenne, rappelant que l’Article 21 de la Charte européenne des droits fondamentaux proscrit les discriminations liées à l’orientation sexuelle, a souligné que, si le droit communautaire justifiait des exclusions du don de sang de la part de personnes présentant un risque élevé de contracter de graves maladies infectieuses, c’était en raison du comportement sexuel de celles-ci et non en fonction de leur orientation sexuelle.” Avant de demander : “La France devrait à son tour limiter les restrictions de don aux seules personnes, hommes ou femmes, présentant un risque accru du fait exclusif de comportements sexuels à risque”.

Même l’ancien président de l’EFS, Jacques Hardy, s’est prononcé pour, souhaitant que l’on parle de “comportement à risque” et non plus de “population à risque”. Mais sans une décision du ministère de la Santé, rien ne bougera.

Pourtant, l’EFS alerte régulièrement l’opinion sur le manque de dons de sang. Cyril Chevreau a fait le calcul : selon lui, si les gays étaient autorisés à donner, l’EFS récupérerait entre 26 000 et 150 000 poches de sang supplémentaires. “Pourquoi cracher sur cinq jours de stock ?”, s’interroge-t-il.

En Europe, l’Italie, l’Espagne et le Portugal autorisent les dons. La Grande-Bretagne et la Suède n’acceptent que les homosexuels abstinents depuis au moins 12 mois.

Illustration tirée du site &BraiseZ

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En vidéo :