Léa Frédeval, la voix d’une génération abandonnée

Léa Frédeval, vingt-quatre ans, raconte dans un livre sa vision de la jeunesse : en galère, mais qui s’accroche à ce qu’elle peut dans une société en crise.

 

Quelle est-elle, cette jeunesse que vous décrivez dans votre livre ?
Je ne suis pas le porte-parole d’une génération, je décris ma jeunesse, celle que je connais, celle des jeunes que je côtoie. Mon livre est un état des lieux, un constat bâti sur un point de vue. Le mien. Il ne traite pas de toutes les jeunesses de France. C’est clair. Mais je ne suis pas non plus un cas isolé, loin de là. On doit mener de front les études, les stages obligatoires, les petits boulots, payer le loyer, gérer nos peines de cœur… Ma journée démarre tôt : transport en commun, fac, l’après-midi je file à mon stage payé au lance-pierre et le soir, je suis serveuse dans un bar où je finis à une heure du mat’ et ça recommence le lendemain. Et au milieu de tout ça, pour que tout cela ne soit pas vain, il faut trouver le temps d’apprendre ses cours, de réviser les partiels… Vous comprenez pourquoi nous saturons, pourquoi le vendredi, on capitule au fond d’une bouteille de vodka.

Etre jeune aujour­d’hui en France, c’est forcément galérer ?
Vivre dans 9 m2, travailler 75  heures par semaine pour 456  euros par mois plus quelques pourboires, vous appelez ça comment ? Je pense que ma génération est la première à galérer sans pouvoir forcément nourrir l’illusion d’un avenir meilleur. On nous oblige à être lucides : les profs, les parents, les médias, les politiques… On ne vous met pas au pied du mur, on vous dit juste qu’il arrive. Ce que je viens de réaliser, c’est que la génération qui nous suit va prendre encore plus cher. Ma petite sœur de treize ans me dit que tout est nul et que de toute façon elle finira à Pôle emploi. Sa lucidité me traumatise.

Vous en voulez aux adultes qui vous ont laissé cette société en crise ?
J’ai l’impression que les adultes ne nous ont pas confié les clés d’un royaume… Il ont d’abord tout mis à feu et à sang, puis ils ont laissé tomber les clés… Nous sommes neufs dans un monde qu’ils ont abîmé. Nous sommes donc dans l’obligation de guider un orchestre sans pour autant connaître notre propre partition. Je le dis avec affection, mon livre a pour objectif d’expliquer gentiment à nos vieux que leur idée de la jeunesse est restée bloquée aux années 1980. Trente-cinq ans plus tard, ils ne captent plus rien, mais sont persuadés de savoir, de connaître, sans doute parce que lorsque nous parlons de notre jeunesse, ils ne voient que la leur.

Qu’avez-vous envie de leur dire, à ces adultes, au moyen de votre livre ?
Mon livre n’est pas une plainte. Juste une demande de reconnaissance. Parce que nous participons déjà à cette société. Nous sommes là, partout. Dans les universités, les commerces les arrières-boutiques, les restaurants, en ville comme à la campagne. Nous ne devenons intéressants qu’au moment des élections, et après, plus rien. Oubliée la jeunesse… Et pourtant, jamais les jeunes ne se sont mis en grève, jamais ils n’ont empêché la société d’avancer. Eh bien moi, j’imagine qu’un jour ils se rebiffent, qu’un matin aucun jeune de France ne se lève pour aller en classe, ou au travail. J’imagine un jour où la jeunesse asphyxie le pays par son absence. Et d’un coup, je vois le visage du Premier ministre au journal de 20 heures, nous dire droit dans les yeux qu’il n’avait pas mesuré à quel point nous étions essentiel au fonctionnement du pays !

Votre livre est grave et drôle à la fois, surtout quand vous parlez de vos relations amoureuses…
Oui, car heureusement, malgré Facebook, Twitter et Instagram, la vraie vie existe toujours : les rires, l’amitié, les contacts physiques… Les garçons n’imaginent pas à quel point les filles se donnent du mal pour leur plaire !
Le temps incalculable que nous passons à nous épiler, à nous maquiller, à nous coiffer, à nous habiller… ils ne le remarquent en général que très rarement. Mais je trouve que les garçons sont des handicapés du sentiment. Ils n’osent pas aimer et esquivent le moindre signe d’attachement. Et les filles, de leur côté, sont égoïstes. En fait, chacun se protège de l’autre par peur d’être blessé.

Quels sont vos rêves, vos espérances ?
Nous, les jeunes, nous rêvons d’être acteurs de ce monde. Nous voulons travailler, produire, créer. Notre conscience accrue de la réalité, finalement, nous rend plus forts. Nous ne lâchons jamais prise ! La révolte qui m’habite me porte et je suis fière de nous. J’ai envie de dire aux adultes : « Faites-nous confiance et reconnaissez que nous sommes courageux d’entreprendre, de toujours y croire et de nous bouger ! » Et nous vous montrerons que nous sommes importants. Nos convictions nos emmèneront encore plus haut et on fera notre vie sans écraser les autres, en s’autorisant à rêver.

Les Affamés, chronique d’une jeunesse qui ne lâche rien, de Léa Frédeval,
éditions Bayard, 18 euros.