Le travail gratuit fait sa mue

Le travail sans rémunération existe depuis des dizaines d’années. Mais il a évolué sous de nouvelles formes.

Le Revenu de solidarité active (Rsa) n’en finit plus de provoquer la polémique. Caution solidaire du gouvernement, il croule sous les critiques. Le 18 juillet, un rapport de la Cour des comptes a remis en cause son organisation, jugeant que le Rsa ne favorisait pas l’insertion des allocataires, notamment à cause du manque de moyens.

Un sacré désaveu pour un programme qui était justement censé améliorer l’insertion. Mais c’est surtout une sortie médiatique qui a mis le feu aux poudres. Les propositions de Laurent Wauquiez, il y a deux mois, ont sonné le glas de la solidarité en instituant le travail sans rémunération pour les plus pauvres.

Incursion dans le secteur public

En voici les grandes lignes. Pour le parlementaire Ump, certains allocataires du Rsa choisissent de ne pas travailler et préfèrent garder les allocations. Il propose donc d’imposer entre 5 et 10 heures de travail dit d’utilité publique (nettoyage, sortie d’école …) sinon l’aide sociale diminuera progressivement. Et pour ne pas paraître trop agressif, Laurent Wauquiez préfère parler de « lutte contre l’assistanat ».

Des propos qui ont poussé François Enaud et Denis Clerc, respectivement président et membre fondateur de l’Agence nouvelle des solidarité actives (Ansa) à publier un communiqué rappelant la définition du mot « solidarité » ainsi que son sens dans la République. Pour les auteurs, le caractère obligatoire, voire punitif de cette mesure va à l’encontre de la raison d’être du Rsa, à savoir aider les plus fragiles à s’en sortir.

« Il est pour nous inconcevable de faire travailler les gens gratuitement. Et personne n’a jamais dit que le Rsa était infaillible », continue Luc Jerabek, directeur général de l’Ansa.

Pour Jean-Luc Outin, économiste et membre de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, le problème est ailleurs. « Il ne faut pas se tromper de cible, les gens qui touchent le Rsa ne sont pas des sangsues. L’immense majorité préfèrerait trouver un emploi ».

Si le Rsa cristallise toutes les frustrations, c’est que l’on touche ici à un fondement de la société française, inscrit au sein de la République : Liberté, Egalité, Fraternité. Et que l’idée même du travail sans rémunération s’insinue sournoisement dans les entrailles de l’Etat, ce qui est nouveau. Et si le travail gratuit peut prendre de nouvelles formes, il ne faut pas négliger pour autant ses premières tentatives.

Quand Pôle emploi vous veut du bien

C’est à l’intérieur même de Pôle emploi qu’elles ont vu le jour. Pour aider un chômeur à retrouver rapidement un travail, l’institution met en place un suivi personnalisé balisé mensuellement. Jusque là, rien d’anormal. Mais Pôle emploi peut également vous proposer certaines solutions très spéciales.

Emt et Emtpr. Voici les noms de code de deux dispositifs visant à réintroduire le chômeur dans le monde du travail. Enfin, réintroduire est un bien grand mot. Évaluation en milieu de travail (préalable au recrutement), voilà de quoi on parle. Explications.

Dans le premier cas, le chômeur est cordialement invité par Pôle emploi « à évaluer ses atouts et ses faiblesses » au sein d’une entreprise pour une durée maximale de 80 heures (deux semaines), le tout sans rémunération d’aucune sorte. Évidemment le chômeur conserve ses droits, s’il en a.

Paradoxalement, ce temps de travail ne rentre pas dans le calcul du chômage. Une fois la période terminée, retour chez le conseiller avec une jolie fiche toute remplie, et c’est tout. Pas d’embauche, rien. Comble de l’expérience, l’entreprise peut être rémunérée jusqu’à deux euros de l’heure (soit plus que l’employé, qui ne touche rien).

Dans le deuxième cas, il s’agit peu ou prou du même système, mais plus court (40 heures sur cinq jours), sauf que l’entreprise peut éventuellement embaucher la personne. Ou pas.

Mais l’expérience n’est pas malheureuse pour tout le monde. « J’ai expérimenté l’Emt il y a quelques années, déclare Luc Jerabek. C’était pour un poste de secrétaire et cela s’est très bien passé. La personne a même été embauchée après. Bien utilisé, cela peut être profitable pour les deux parties ».

Le privé toujours en pointe …

Plutôt que d’envoyer pointer leurs employés, certains patrons font parfois preuve d’imagination. Alors que son entreprise subit une baisse d’activité importante due à la crise économique et à la hausse du prix du baril de pétrole, Willie Walsh propose à ses employés une solution pour le moins … étonnante. Ils peuvent accepter, ou non, de travailler gratuitement sur une période de 15 à 30 jours. Et pour ne brusquer personne, Monsieur Walsh s’impose le même traitement.

Cette entreprise, c’est British Airways, la troisième compagnie européenne d’aviation. Et si la société a perdu 260 millions d’euros en 2009, elle n’est pas morte pour autant. Nous sommes en présence de l’exemple type : lorsqu’une boîte va mal (elle ne fait pas de bénéfices), la direction joue sur le salariat. Deux façons de s’amuser, premièrement baisser les salaires ou les suspendre (façon British Airways) sous prétexte que l’entreprise en a besoin ; deuxièmement alléger la masse salariale via des licenciements.

… grâce à son passé

Il faut dire que le travail gratuit possède un représentant de taille, qui demande de l’investissement, de la concentration et le sens du sacrifice. Cet ancêtre un peu poussiéreux se nomme le « stage ». Mais bien heureusement, lui aussi a évolué.

Depuis la loi du 31 mars 2006, un stage doit impérativement être rémunéré au-delà d’une durée seuil : deux mois consécutifs. Mais en dessous … c’est au bon vouloir de l’employeur. Mais aussi à la décision de l’employé ; rien (ou presque) n’oblige à accepter de travailler gratuitement.

« Le travail sans rémunération existe depuis longtemps. Le bénévolat, qui est une action militante, le travail domestique, qui est rémunéré sous des formes différentes … Et il ne faut pas oublier les heures faites au-delà de la durée règlementaire et qui ne sont pas payées ! », détaille Jean-Luc Outin.

Le bénévolat est parfaitement accepté par l’ensemble de la société. Et dans son cas, il s’agit d’un choix personnel et désintéressé de donner de son temps et de sa personne à une cause que l’on juge juste.

Quel avenir pour le travail gratuit?

« La solidarité se transforme, constate Jean-Luc Outin. La question est de savoir quel type de solidarité nous voulons pour l’avenir. »

Avec la crise économique, le travail gratuit a fait son petit bonhomme de chemin dans les mentalités. Et si les propositions de Laurent Wauquiez sont nouvelles en France, elles étaient déjà à l’ordre du jour au Royaume-Uni dès 2010. Et dans une tout autre mesure. Trente heures de travail hebdomadaire pour les chômeurs de longue durée, des sanctions plus lourdes en cas de refus … A noter que ces propositions n’ont pas été retenues dans le plan d’austérité que les Anglais ont approuvé.

« Un jour on m’a raconté cette histoire, relate Bernard Benattar, philosophe du travail. A Ouagadougou au Burkina Faso, la mairie n’avait pas les moyens de ramasser toutes les poubelles de la ville. Alors certains habitants ont créé une association de quartier pour regrouper les poubelles à un endroit précis pour faciliter le travail des éboueurs. Est-ce que la solidarité de l’Etat va complètement en France disparaître au profit de la solidarité humaine ? »

Photo : Daquella Manera sur Flickr (CC)

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