Enfin à la retraite ! Du temps pour moi, du temps pour… Pour quoi, finalement ? La première année, les jeunes retraités sont nombreux à connaître un gros coup de blues. Mais tout finit par rentrer dans l’ordre…

Quand je serai à la retraite, je pourrais enfin… prendre des cours de chant, faire de la politique, ouvrir une maison d’hôtes, restaurer une vieille ferme… » Chez les actifs, ceux qui voient, année après année, reculer inexorablement l’âge du départ à la retraite, les idées foisonnent sur la manière dont ils pourront investir demain ce « Temps retrouvé », du nom d’un magazine mensuel qui leur est consacré.

Et puis un jour, ça y est, c’est la « quille ». Le baby-boomer chanceux accède à sa retraite à taux plein, à tout juste soixante-deux ans… Le compte à rebours a été savamment orchestré : reconstitution de carrière, classement de dossiers, passage du flambeau professionnel au jeune stagiaire – trop heureux de l’aubaine – qui va le remplacer pour la moitié de son salaire, et, enfin, sacro-saint pot de départ. Des pots pour les collègues, le baby-boomer en a organisé plus d’une dizaine. Et aujourd’hui, c’est lui qui, à la droite du DG, devient le héros d’un discours louant ses bons et loyaux services. Il en pleurerait. A lui aussi, l’intégrale de Louis de Funès en Dvd et la panoplie du parfait jardinier – « maintenant que tu vas enfin avoir le temps de t’y mettre ». Quelques anecdotes d’anciens combattants plus tard, le voilà dans l’ascenseur, chargé de belles paroles – « on se voit bientôt… Viens déjeuner avec nous… ». Mais ça y est : sa vie professionnelle est terminée – à jamais.

On doit apprendre à être ce que l’on est, plus ce que l’on fait.

« Les trois premiers mois, j’étais totalement euphorique, se souvient Martine… D’abord, c’était l’été et les grandes vacances. J’ai profité de mes enfants et de mes petits-enfants dans ma maison de campagne. Il faisait beau. L’automne est arrivé, et j’ai éprouvé une vraie jouissance en voyant les autres reprendre le boulot, tandis que je pouvais enfin faire tout ce que je n’avais jamais eu le temps de faire… Vider et ranger ma cave, dévorer Guerre et paix, classer mes albums photos… Et puis, un matin de fin novembre, je me suis réveillée avec un sentiment de vacuité extrême. J’ai contacté des anciens collègues. La plupart n’avaient pas le temps de déjeuner. Certains ont accepté… Mais hors du contexte du travail, nous n’avions plus grand-chose à nous dire. Peu à peu, je n’avais plus de raisons de me lever. Une vraie déprime. »
Martine est loin d’être un cas isolé… Il existerait même un véritable syndrome du jeune retraité que la journaliste Danièle Laufer a mis au jour dans un ouvrage remarqué, l[fn]Editions Les liens qui libèrent, 16,50 €.[/fn]*. « J’ai eu l’idée de ce livre, explique-t-elle, car je voyais autour de moi beaucoup de gens partir à la retraite. A mes yeux d’active surbookée et exténuée, ils avaient toutes les raisons d’être heureux. Or, ils n’allaient pas si bien que ça. Une amie, en particulier, était très déstabilisée, et lorsque j’ai eu le malheur de lui dire “ quelle chance tu as, maintenant, avec tout ce temps libre ”, elle a réagi avec une nervosité frisant l’agressivité : “ Tu ne peux pas comprendre ce que c’est : qu’est-ce que tu en sais ? ” »

Danièle Laufer part alors à la rencontre de ces jeunes retraités, de leurs rêves, de leur quotidien, de leur ressenti. Et si chacun vit ce passage différemment, ils sont peu à en parler avec satisfaction : « Comme une crise d’adolescence, le passage à la retraite est une vraie remise en cause qui s’accompagne d’une perte de statut, surtout pour ceux qui étaient très fusionnels avec leur boulot. Tout d’un coup, on doit apprendre à ne plus être ce que l’on fait, mais ce que l’on est. » Les habitudes volent en éclats : l’emploi du temps n’est plus rythmé par celui du travail et des congés. Tout est à imaginer, réinventer, « c’est à la fois passionnant et difficile, et certains le font avec plus ou moins de bonheur ».

Plus difficile encore, lorsque les beaux projets aux allures de châteaux en Espagne – retourner vivre dans son village natal, faire le tour de France en camping-car ou celui du monde en bateau, écrire sa saga familiale – se dégonflent à l’épreuve des faits… La déception est alors au rendez-vous. Et puis, si tous les retraités sont confrontés à un coup de mou, pour certains, c’est plus difficile, car nous ne sommes pas tous égaux devant la retraite. La question de l’argent est centrale. Comment investir ce nouveau temps libre quand on tire le diable par la queue avec une pension de retraite permettant à peine de survivre ou lorsque l’on est seul ?

Un peu comme les jeunes mamans victimes d’un baby-blues qui se disent « j’ai tout pour être heureuse mais je ne le suis pas », le récent retraité se sent coupable de déprimer. Heureusement, ce « blues du jeune retraité » est passager. Danièle Laufer émet l’hypothèse selon laquelle la crise durerait un an, deux au maximum. Ensuite, la situation se stabiliserait, chacun, tel le phénix renaissant de ses cendres, retrouvant un rythme propre et des projets personnels… Mais parfois la crise est plus profonde. Existentielle, d’abord. Car la retraite marque le point de départ de la dernière ligne droite de la vie.

La crise est aussi et souvent affective. On le sait peu, mais il s’agit d’une période où bien des couples explosent. En dix ans, selon l’Institut national d’études démographiques (Ined), les séparations de personnes âgées de plus de 60 ans ont augmenté d’un tiers. « La maison est traditionnellement plus investie par les femmes, qui n’ont pas l’habitude de se retrouver avec un “ mec dans les pattes à longueur de journée ” », ironise Danièle Laufer. Parfois, tout simplement, les couples se rendent compte qu’ils n’ont plus rien à se dire. Le travail, les enfants faisaient, auparavant, écran à une incompatibilité d’humeur.
Peut-on anticiper la crise et, de là, l’éviter ? Oui, affirme Danièle Laufer. D’abord, et si c’est possible, en arrêtant de travailler progressivement. Ensuite « il y a des activités qui sont des valeurs sûres : faire de la randonnée, s’occuper – mais sans se laisser envahir – de ses petits-enfants, participer à une chorale, à une université du troisième âge, faire du bénévolat… En fait, il faut pratiquer toutes les activités qui mélangent les générations ».